mirage

Non. "Tout simplement" un navire phénicien, grec ou encore egyptien, remontant depuis la côte sabéenne, chargé d'aromates, de bois rares et de pierres précieuses, peut-être d'or et de topazes d'Orphir et regagnant la Grèce ou les côtes phéniciennes par la nouvelle liaison maritime qui vient de s'ouvrir entre Arsinoë et Péluse, entre la mer Rouge et la Méditerranée.

Quinquireme of Nineveh from distant Ophir,
Rowing home haven in sunny Palestine,
With a cargo of ivory,
And apes and peacocks,
Sandalwood, cedarwood, and sweet white wine...

a écrit John Masefield. (Voir Débarcadères, http://debarcaderes.over-blog.com/).

Le projet de réunir les deux mers était dans l'air depuis longtemps : on l'attribue généralement à Sésostris ( Ramsès II ) qui règna sur l'Egypte entre 1279 et 1213 et imagina de relier par un canal la branche pélusiaque du Nil (la plus orientale) et le lac Timsah puis, de là, creuser pour atteindre les lacs Amers et creuser à nouveau afin de rejoindre la Mer Rouge à Arsinoë, bourgade proche de l'actuelle Suez. Sur une partie de son parcours ce canal devait donc emprunter le chemin que suivrait bien plus tard celui de Ferdinand de Lesseps ...
Dans Le Moniteur universel du samedi 3 août 1867, Théophile Gauthier écrivait : "La pensée de Sésostris vient d'être reprise par M. F. de Lesseps et complétée avec la hardiesse que comportent les puissants moyens de la science moderne".
La pensée de Sésostris s'était certainement amusée en route puisqu'elle avait mis 3.000 ans pour parvenir jusqu'à Ferdinand.

Ramses_II_Memphis
Memphis. Ramsès II. Photo P.E.

Les grands travaux de Nechao II.

Le canal de Bubaste au lac Timsah.
Le canal resta longtemps à l'état de projet et il fallût attendre Néchao II (voir catégorie "
NECHAO")pour que les travaux dépassent enfin le stade de l'ébauche.
Le canal reliant le Nil au lac Timsah fut creusé en suivant une dépression empruntée dans des temps reculés par les eaux du fleuve et connue sous le nom d'Ouadi Toumilat. Partant de Bubaste (à proximité de l'actuelle Zagazig) il rejoignait Pithom : Hérodote écrit que ce canal creusé par Néchao II passe par Patumos. La vieille cité et ses entrepôts furent retrouvés et rendus au jour en 1883 par l'archéologue suisse Edouard Naville. Depuis Pithom la voie d'eau atteignait le lac Timsah légèrement au sud de l'endroit où est implantée aujourd'hui Ismaïlia.


CANAL_DE_SUEZ_DANS_L_ANTIQUITE

J.-M. Le Père, Ingénieur des Ponts et Chaussées et savant membre de l'expédition de Bonaparte en Egypte, écrit dans son Mémoire sur la communication de la mer des Indes à la Méditerranée : "Le 3 janvier 1799, étant à Belbeys, il (le général Bonaparte) voulut aussi reconnaître l'autre extrémité du canal; il se porta jusqu'à dix lieues dans l'Ouàdy-Toumylât, où il en retrouva de nouvelles traces sur plusieurs lieues d'étendue. Le vif intérêt que le général Bonaparte montrait dans ces diverses reconnaissances, était un témoignage de son désir d'avoir des résultats plus précis "...
De nos jours d
es traces de ce canal restent encore visibles entre Saft-El-Hinna et Ismaïlia.

Le percement du seuil du Sérapéum.
Le seuil du Sérapéum est un plateau rocheux assez bas (20 mètres en moyenne) d'environ dix kilomètres de long et situé entre les lacs Timsah et Amers.

serapeum

Lorsqu'on sait qu'il fallut près de trois ans, de 1864 à 1866,  l'aide de huit dragues et d'importants moyens de deblaiement pour que les équipes de F. de Lesseps puissent venir à bout de cette portion du canal actuel, on imagine les difficultés rencontrées par les terrassiers de Néchao!
Une bonne partie des cent vingt mille ouvriers qui périrent au cours de ces travaux (c'est le chiffre avancé par Hérodote pour l'ensemble des travaux du canal sous le règne de Nechao) ont du trouver la mort dans ce passage du Sérapéum. Le chiffre de ces pertes, s'il est exact, paraît énorme : je sais que le port du casque n'était pas obligatoire et les consignes de sécurité rudimentaires, mais plus d'un mort par mètre de canal creusé, c'est vraiment beaucoup.

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21 mars 1864. Passage du Sérapéum.Photo www.diplomatie.gouv.fr

Des lacs Amers à Arsinoë.
Les travaux de creusement du canal furent certainement plus aisés dans cette partie de l'isthme que dans le Sérapéum car le niveau des sols était peu élevé par rapport à celui de la mer Rouge. Depuis le petit lac Amer le canal débouchait au fond du golfe de Suez à un endroit que Strabon nomme Phacusa  devenu  Tell-Fakus et maintenant Faqus. En 1798, étant à Suez, le général Bonaparte "se porta au nord dans l'espoir de retrouver sur la plage, au fond du golfe, les vestiges de l'ancien canal. Il retrouva en effet la tête de ses digues, peu sensibles à leur naissance, à cause des sables qui l'ont comblé dans quelques parties : il en suivit les traces sur environ cinq lieues; c'est là le terme de ses vestiges, parce qu'à cette distance il débouche dans le bassin des lacs amers ... La largeur du canal, qui varie sensiblement, a dû être de 35 à 40 mètres à la ligne d'eau. Sa profondeur varie davantage, le lit étant encaissé, à quelques endroits, de 4 à 5 mètres, y compris la hauteur des digues" (J.-M. Le Père, cité plus haut).
Cette description relativement récente et digne de foi est intéressante car toute trace a maintenant disparu et elle a le mérite de clarifier les allégations des anciens géographes qui ne s'accordent pas toujours sur les caractéristiques de ce canal. Il faut dire qu'ils l'ont vu à des époques différentes : d'après Hérodote deux trirèmes pouvaient passer de front (rames levées ?) et Strabon (à l'époque de Ptolémée) lui donne 100 coudées de large (50 mètres) tandis que Pline lui accorde 100 pieds (30 mètres) de large et une profondeur de 40 pieds (12 mètres) !. Même en tenant compte des déblais de la tranchée cette affirmation semble exagérée. En réalité la largeur du canal a dû être d'une trentaine de mètres en moyenne (ce qui est déjà un exploit) pour une profondeur minimale de deux mètres.
La durée du parcours est estimée à quatre jours par Hérodote.

 
Les successeurs de Néchao

Darius est-il tombé sur la tête ?
Mais le canal s'ensablait et un siècle après Néchao, Darius Ier, roi de Perse et maître de l'Egypte, reprenait le chantier.
En 1866 Charles de Lesseps, frère de Ferdinand, découvrait près de Kabret, à environ cent trente kilomètres de Suez, une stèle de granit rose comportant un texte gravé en hiéroglyphes et démotique et appelée "stèle de Darius". On peut y lire : "
Ce fleuve fut creusé comme je l'avais ordonné et les vaisseaux partis de l'Egypte naviguèrent sur ce fleuve jusqu'à la Perse ... Ensuite j'ai dit : Allez et depuis Bera qui est au milieu de son parcours jusqu'à la mer, détruisez le canal !".
Creuser pour reboucher : Darius est-il tombé sur la tête ?

stele_de_darius
Stèle de Darius. Le Louvre/Iran. Photo http://www.insecula.com/oeuvre/photo

Selon Diodore, le niveau de la mer Rouge paraîssant supérieur à celui du delta, Darius craignait d'inonder l'Egypte ou de polluer l'eau du Nil. Strabon dit de même. Ainsi prenait corps une légende selon laquelle le niveau de la mer Rouge serait plus élevé (de plusieurs mètres) que celui de la Méditerranée qui perdurera jusqu'au milieu du XIXème siècle (les adversaires du projet de Ferdinand de Lesseps en tireront même argument ...). Il faudra attendre le nivellement effectué en 1847 par Talabot pour y mettre fin. Avec Bourdaloue, il démontre que le niveau des basses eaux du Nil au Caire est supérieur de 13 mètres au niveau des basses mers en Méditerranée et en mer Rouge (cette dernière étant quand même en moyenne plus élevée de 0,80 mètres que la Méditerranée). Il n'y avait donc aucun risque d'inonder l'Egypte.
Dans son ouvrage "Mille ans de navigation au long cours chez les Anciens", le capitaine de vaisseau de Sagazan propose une explication aux craintes de Darius de voir l'Egypte envahie par les eaux de la mer Rouge : après l'apport d'eau initial dans les lacs jusqu'à un nouveau point d'équilibre, il fallait un apport d'eau continu pour l'y maintenir. Mais cette alimentation en eau depuis le Nil et la Mer Rouge était défectueuse car
primo, le niveau du Nil était sujet à des variations saisonnières,
secundo, les marées du golfe de Suez asséchaient pendant plusieurs heures l'extrémité sud du canal.
A marée montante se produisait un violent appel d'eau qui, conjugué à l'étroitesse du canal, avait pu faire croire à la supériorité du niveau de la mer Rouge.
Autre inconvénient, ce courant aspirait les vases du golfe de Suez, obstruant ainsi le canal.

La porte de Ptolémée-Philadelphe.
Le canal est rouvert sous le règne de Ptolémée-Philadelphe (285-246). Pour éviter l'envasement et craignant toujours l'inondation il fait mettre en place une porte-écluse (euripe) à l'entrée sud du canal. Elle doit permettre, d'après Strabon de "passer aisément" du canal à la mer et vice-versa. Dès lors, le canal n'étant plus alimenté que par les eaux du Nil, il fallut l'approfondir et la porte ne pouvait être ouverte qu'au moment ou le niveau du canal et celui de la marée coïncidaient. L'hiver, les basses eaux du fleuve interdisaient tout trafic.

Trajan et Hadrien.
Durant la domination romaine, dans les années 120-130 après J.-C., Trajan et son successeur Hadrien augmentèrent la section du canal, relevant ainsi le niveau de ses eaux et permettant une utilisation plus aisée de l'ouvrage. Par la suite les travaux d'entretien furent délaissés et le canal s'obstrua à nouveau.

On ferme ! ...
Lors de la conquête musulmane, Amrou rétablît la liaison entre les deux mers. Paulin Talabot signale que certains auteurs arabes prêtaient à Amrou l'intention de creuser un canal direct entre la Méditerranée et les lacs et il ajoute :"Cette assertion prouve que les Arabes savaient à quoi s'en tenir sur les niveaux relatifs".
La navigation entre les deux mers resta ouverte jusqu'au moment où le calife El-Mansour (762) fît combler ou laissa s'ensabler la partie sud de l'ouvrage.
Le canal des pharaons fermait définitivement.

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Photo P.E.

Bibliographie.
Mémoire sur la communication de la mer des Indes à la Méditerranée. J.-M. Le Père. (Description de l'Egypte).
Mille ans de navigation au long cours chez les Anciens. Cap. de Vaisseau de Sagazan.
Quelques sites.
http://www.gallica.bnf.fr/
http://www.diplomatie.gouv.fr
http://www.nimausis.com/talabot/Talabot10.htm
http://www.napoleon.org/fr/hors_serie/suez/html-content/historique/txt-019.html

Et toujours "Débarcadères, les Poètes du Voyage Maritime" :
http://debarcaderes.over-blog.com