Pierre Escaillas : Carnets de la Licorne

22 février 2008

MESSAGERIES MARITIMES : CARNET D'ADRESSES

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Mémoire au double front, inventrice infidèle
Quand je me souvenais de Maracaïbo
Où je ne suis jamais allé de mon vivant.
Si bien que maintenant, ces ports où j'ai cru vivre
Je ne suis plus très sur de les avoir connus.
                                 
Louis Brauquier.
                                  Mauvaise mémoire.

A ma cantine.

Pensionnée Honoraire des Invalides de la Marine, ma vieille cantine verte, toute cabossée, coule des jours paisibles dans un grenier, à la campagne.

Elle a pour compagnie une joyeuse bande de mulots.

Elle a froid l'hiver et chaud l'été mais ne s'en plaint pas : celà lui rappelle sa jeunesse. Le froid, le chaud, Hambourg la neige, Saïgon la fournaise.

Elle m'a toujours fidèlement suivi, sans jamais s'égarer, gardienne de mon barda.

Elle a fait plusieurs fois le tour du monde sans jamais rien en connaïtre, à part quelques escapades sur les galeries de toit des taxis, que les fourgons aveugles des trains ou les magasins étouffants des navires.

Alors je lui offre ces images et ces mots.

                         

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Et j'ouvre le couvercle.

A l'intérieur, pêle-mêle et à l'abri des mulots, d'anciennes tenues tropicales, une casquette au badge et aux galons ternis, quelques vieilles revues mais surtout ce petit carnet jaune, tout rempli d'adresses et de cartes de visite.

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MAIS QUI EST MON TAILLEUR ?

    

Est-ce Monsieur Luong-Nam qui, tailleur au 13 de la rue Nguyen-Van-Thin, me fournissait en uniformes de toile blanche et costumes légers ?

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Ou alors Monsieur Ha-Xuong qui, lui, exerçait au 14 de la même rue.

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Ou peut-être encore la Maison Brother's Fashion de Natham Road à Kowloon, Hong-Kong ?

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Le mieux est de vérifier sur une tenue, dans la cantine.
L'étiquette dit : Poh-Tai, Ship's Tailor, Singapore. Curieux, car dans mon souvenir, mon tailleur se nommait Tranh : Monsieur Tranh, de Saïgon. Que fait ma mémoire, donc ?

Une mention manuscrite, au dos de la carte des Brothers Fashion, la réveille. L'écriture est malhabile mais on peut y lire : Monsieur Jacques.
Et j'y suis. Monsieur Jacques ( il disait ZAC ) ne me confectionnait pas d'uniformes. Il me promenait à travers Hong-Kong, me fourguant au passage une petite bouteille de HAPPY LOVE ( "Le plaisir pour Madame", précisait Monsieur Jacques ) ou des paupières de mouton séchées avec leurs cils et dont il m'avait fourni le mode d'emploi, toujour pour "faire plaisir à Madame". Jamais je n'avais imaginé que l'on ait autant d'attentions à l'égard de la femme en Chine.

Dans Le Plan de l'Aiguille, Blaise Cendrars, un fin connaisseur, explique : "Le guesquel est cet instrument dont les Indiens Patagons se servent pour faire jouir leurs femmes. Il se compose d'une petite couronne de touffes de crins de mulet soigneusement montés sur une mince ficelle tricolore...Leur effet est si violent que la femme hurle, pleure, grince des dents, mord, éclate de rire, sanglote....On peut voir quelques rares exemplaires de cet instrument érotique dans la collection du Musée de l'Homme, à Paris".
A défaut on peut toujours voir mes paupières de mouton, chez moi, à Saint-Malo.
A l'époque, ce passage du Plan de l'Aiguille m'avait échappé : j'aurais testé mes paupières. Et je ne parle pas de la conjonction Happy Love - paupières...

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QU'EST-CE QU'ON MANGE ?

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    Pas de trou de mémoire pour le restaurant Duy-Ban de Dakao, faubourg de Saïgon. Ses "deux étoiles" ne lui avaient probablement pas été décernées par Michelin qui, au Vietnam, se préoccupait plus des plantations d'hévéas que des restaurants. Cependant la cuisine, tant vietnamienne que française, était d'un bon niveau. Bien sûr le Chateaubriant était à base de zébu, mais c'est très bon le zébu.
Cuisine par Maître Queux Ban, dit sa carte. S'agit-il du Maître-queux Ban ou du Maître Queux-Ban ? Avait-il intégré son titre à son nom ou avait-il un nom prédestiné ? Le graphisme de la carte laisse penser que la seconde hypothèse est la bonne. Ainsi, à sa connaissance de l'art culinaire, il avait joint celle de l'élision qui lui évitait un détestable "Maître-queux Queux Ban".

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   Je n'ai plus la carte du Chong-Nam. Le restaurant était situé derrière le théatre, transformé à l'époque en Chambre des Députés, ce qui ne manquait pas de sel dans la pantomine politique du moment.
Derrière ses fenêtres grillagées, illusoires protections contre les attentats du Viet-Cong, sous des plafonds où, la tête en bas, se promenaient des margouillats qui devaient avoir de fameuses ventouses aux pattes pour ne pas tomber dans les assiettes, je m'empiffrais jusqu'à plus-faim de crabe sauté au poivre : jamais je n'ai goûté de crabe sauté aux saveurs aussi subtiles.

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  Entre une trompe d'éléphant en daube et une salade de méduse, j'allais aussi à l'Amiral, pour des mets plus classiques. A l'Amiral, il n'y avait peut-être pas de margouillats au plafond - l'établissement était climatisé - mais j'y avais eu pour voisin de comptoir un G.I éméché qui portait en écharpe un python probablement acheté au marché le matin même.
C'est là que j'ai goûté mes premiers T-bone steacks : toujours en zébu.

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LES PETITES CAILLES DE CHARLIE.

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Cliquer sur les images pour agrandir

   Avec cette promenade à travers la cuisine saïgonnaise me revient le souvenir de Charlie. Dans sa vieille Citroën traction avant il m'emmenait manger des cailles chez Alain, un Hindou de Bien-Hoa, dans les faubourgs de Saïgon.
Au dessert, Alain nous proposait un autre genre de caille : des jeunes filles qu'il nous présentait comme "quasiment vierges" ou "à peine déflorées"... Je n'ai jamais su ce qu'il entendait par "quasiment" et "à peine" car je n'ai jamais été très dessert. Je crois me rappeler que Charlie était plus gourmand que moi.

Suants, gavés de cailles et de poussière, nous rentrions à Saïgon pour prendre un verre au Continental ou dans quelque infâme boui-boui de Khan-Hoi, le quartier du port. C'était là un enchevêtrement de cyclistes, de taxis, de camions et de cyclo-pousses, tout cela bringuebalant sur la chaussée défoncée qui longeait le port et ses hangars dont l'un portait toujours, en lettres blanches sur son toit rouge, le sigle "M.I", celui des Messageries Impériales.
                                                                                                      

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SAN ANTONIO A SAÏGON

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La librairie Khai-Tri était située sur le boulevard Lê-Loi, l'ancien boulevard Bonard de Saïgon. On y trouvait encore, malgré l'envahissement de la littérature anglo-saxonne, de nombreux ouvrages en français. Mais ce qui m'intéressait le plus dans cette librairie était le fait qu'on y reliait, à coût vraiment modique, les livres que j'amenais par pleins
cartons lors de chaque touchée à Saïgon.
Les "classiques" avaient droit à une reliure pleine et noire. Reliure pleine également pour les ouvrages d'histoire mais en vert foncé. Les "contemporains" devaient se contenter de la demi-reliure bleue. Les dos aux titres dorés étaient du plus bel effet. Mes initiales au bas relevaient par contre d'un goût plus douteux.
   Dans une des caisses s'était glissé un ouvrage de San Antonio. Il subit le traitement des "classiques". Et c'est ainsi que je suis peut-être l'unique possesseur d'un "Mange et tais toi" en reliure pleine peau noire.
                                                                                 

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THEATRE A SINGAPOUR

   La Maison YEU LIAN Trading & Co. du 201 Anson road, à Singapour, avait eu la bonne idée d'imprimer un plan au dos de sa carte, me permettant aujourd'hui de la situer plus précisément.

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La boutique vivait du port dont elle était toute proche. Elle proposait tout ce qui est absolument nécessaire à la vie du marin au long cours : article de pêche, services à thé ou à café...et même à opium (opium stools dit la carte), tapisserie, malles en camphrier, poupées, salons en rotin et ainsi de suite.
   La Gate number 2, celle que j'utilisais le plus souvent pour me rendre en ville, donnait directement sur Anson road. Peu après la sortie, le soir, sur un terrain vague, se produisait un théâtre chinois.
La scène, inondée de lumière, scintillait aux feux moirés des costumes à tons vifs et aux éclats des sabres étincelants qui virevoltaient dans un grand bruit de gongs et de voix nasillardes. Les spectateurs, nombreux car le spectacle était gratuit, étaient aussi bruyants que la scène, criant, hurlant et commentant - me semblait-il - le déroulement des événements auquel je ne comprenais rien.
Pourtant, fasciné par l'ambiance qui régnait, je restais planté là.

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PENANG-HILL

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   Me voici à nouveau dans les restaurants, à croire que j'y ai passé toutes mes escales extrême-orientales. Je fais un petit saut à Penang, en Malaisie et je vais déjeuner d'un steam boat, sorte de fondue chinoise. Le récipient circulaire qui contient un bouillon est traversée par la cheminée du feu de braises qui le tient au chaud. Cela confère à l'ensemble une vague ressemblance avec une chaloupe à vapeur. Dans le bouillon il faut faire cuire le poisson, la viande, les légumes et même les oeufs et saisir des oeufs avec des baguettes n'est pas une mince affaire...Pour terminer, on boit le bouillon, si j'ose dire alors que l'on parle de bateau à vapeur.
Le restaurant est situé au sommet de Penang-Hill, au calme et dans une fraîcheur toute relative. On y accède au moyen d'un petit chemin de fer à crémaillère. J'y étais allé après une visite du temple aux serpents où les reptiles, lovés et somnolents dans les vapeurs d'encens, vivent en liberté au milieu des plantes ornementales. Les plus dangereux, du genre cobra royal, sont quand même tenus à l'écart dans des cages en verre.

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Est-ce cette fois là que nous étions plusieurs à vouloir assister au spectacle que les rickshaws, cyclo-pousses locaux, appelaient "cinéma cochon" (Ils disaient : cinma cosson) ? En réalité, ce qu'il nommaient "cinéma" était du "théâtre", le cinéma pornographique répondant, lui, au doux nom de blue movies.
Un convoi de rickshaws nous mena donc au "théâtre" : c'était une chambre, au dessus d'un bar. La scène : un lit en fer. La salle : quelques mauvaises chaises rangées en arc de cercle au pied du lit. Nous nous asseyons et l'artiste fait son entrée : elle est laide et grasse. Je n'ai pas gardé un souvenir très précis de sa prestation et c'est mieux ainsi. Mais il me reste quand même l'image de la mine blême et défaite du jeune Elève-Pont : il est des visions difficiles à supporter...

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A NOUS LES PETITES ANGLAISES...

   

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Une tâche importante m'était confiée lors des escales à Singapour : recruter des nurses du British Military Hospital (B.M.H) afin d'organiser des soirées à bord. Alors depuis l'unique téléphone qui reliait le bord à la terre, au milieu du vacarme des treuils et des cris des dockers car l'appareil était situé sur le pont à proximité de la coupée, je composais le 642161, extension 226 ou 289 ( oui, oui, vous pouvez essayer, ce sont les vrais numéros, quoique, depuis le temps...) et demandais Ann ou Victoria. Mi-adjudants, mi-mères maquerelles, il fallait absolument passer par elles pour obtenir ce que nous voulions : organiser une soirée, une party à bord. Et le soir venu, quatre, cinq ou six de ces demoiselles se présentaient à la coupée. J'ai toujours pensé qu'elles venaient plus pour les fromages et le vin rouge que pour nos beaux yeux. Mais bon, ça meublait les soirées.
Vers les onze heures ou minuit, sur un signe discret d'Ann ou de Vickie, tout ce petit monde rentrait au bercail. Nous les raccompagnions parfois en taxi jusqu'au B.M.H et de là allions terminer la soirée ou entamer la nuit à Bugis Street, le quartier des commerces et restaurants de nuit, rendez-vous des noctambules et des travestis. Ann, Victoria et les autres ne l'ont jamais su.

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Ai-je dîné un soir Chez Suzanne, restaurant honorablement connu de Silom road,  à  Bangkok.  Sa  carte dit  qu'elle pratique " la véritable cuisine française". Je n'en ai plus le moindre souvenir.
Pardon, Suzanne.

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Pas plus que du Hong-Kong Bar, de Penang.  Par contre,  l'Hotel de luxe, Bar & Night-Club de Port-Swettenham, en Malaisie, me titille légèrement la  mémoire.  C'est  peut-être  son  menu qui  me rappelle quelque chose : Waitresses to serve  and dance with you et   surtout  les   Artistic furnitures  for  comfortable  relaxation. Mais  pas  mal  d'établissements  m'offraient   de  la  comfortable relaxation et je n'ai  peut - être jamais goûté à  celle de l'Hotel de Luxe du 41 Watson road.

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CLEMENCEAU AVENUE, SINGAPOUR.

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   Je ne retrouve ni le nom ni la carte de ce restaurant chinois de Clemenceau Avenue - qui donne sur Orchard Road -, à Singapour. La nourriture y était étonnante. Certains clients aussi, comme ce soir là où il y avait deux tablées rondes occupées par des familles chinoises : celle des hommes, ronds eux aussi, mangeant au cognac, crachant par terre, suant, rotant. Et celle de leurs épouses, fraîches et fragiles dans leurs "robes du dimanche", picorant délicatement, buvant du thé et parlant bas.
Avaient-elles droit au Happy Love et aux paupières de mouton ensuite?

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SIHANOUKVILLE, CAMBODGE.

  Où sont elles ces filles aux corps minces et souples qui peuplaient, le soir venu, les dancings de la Place du Marché, à Sihanoukville : ont-elles eu le temps de devenir des grand-mères à la peau usée par le soleil ou se sont-elles évanouies dans le Nacht und Nebel jaune sorti de l'imagination hystérique de Pol-Pot ?
   Nous montions les voir le soir venu depuis le port, empruntant une de ces carrioles tirées par des motos et qui, à travers la forêt, nous amenaient jusqu'à la ville. La rusticité du transport nous enchantait.
   Depuis le bas de la place nous entendions les flonflons des orchestres jouant une musique occidentale teintée de trémolos d'orient. Nous entrions dans les dancings et les filles aux corps souples nous accaparaient. Régulièrement la musique d'occident était interrompue par un autre rythme, celui-la propre aux Cambodgiens. Alors les couples se défaisaient et, à la queue leu leu, chacun tournait autour de la piste en moulinant plus ou moins gracieusement des bras, avançant lentement avec des inflexions des jambes tandis que le tronc s'incurvait à gauche puis à droite, au rythme de la musique.
   J'avais cru comprendre, phonétiquement, que cela s'appelait le lampton.

Pierre Escaillas.

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Et toujours : http://debarcaderes.over-blog.com/

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04 février 2008

L COMME LOTI.

           abecedaire

L             . . .      comme   LOTI .

"On devrait dire aux jeunes gens : vivait jadis un écrivain que l'on admirait tellement dans son pays qu'une escadre l'accompagnait quand il faisait le tour du monde".   Sacha Guitry.


J'avais lu quelques ouvrages de Loti. Les plus connus : Le Roman d'un Spahi, Ramuntcho, Pêcheur d'Islande et, bien entendu, Aziyadé. Tout ceci m'avait laissé, disons, perplexe. L'écriture est limpide et admirable mais j'avais des difficultés à m'immerger dans le sujet. Il faut dire que depuis sa disparition il était entré, commes d'autres, dans un purgatoire. Il lui était dificile d'en sortir tellement il avait été accablé de maux : sensiblerie, exotisme à quatre sous, romantisme attardé. Je ne sais qui l'avait même qualifié de "travelo des Lettres". Et j'étais, comme d'autres, probablement et involontairement influencé par tout ceci.
Jusqu'à ce jour de 1997 ou Bruno Vercier, Alain Quella-Villéger et Guy Dugas eurent la bonne idée de publier aux Editions La Table Ronde une édition non expurgée du Journal tenu régulièrement par Pierre Loti entre 1878 et 1911. Cette édition n'est pas intégrale (je suppose qu'elle serait trop volumineuse) mais les choix sont judicieux et fidèles au texte original.

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Ce fut pour moi une révélation : quel bonhomme ! quelle vie, je devrais dire quelles vies !
De lecteur tiède je devins "fan". Ce Journal est, pour moi,  l'Oeuvre de Loti.

Quelques années plus tard j'avais été invité par des amis à passer quelques jours à La Rochelle. Les buts de promenade sont nombreux et variés dans cette région mais nous avions décidé de consacrer deux journées à Pierre Loti en visitant, outre sa maison-musée, quelques endroits qu'il avait fréquentés à Rochefort et aux alentours, entamant notre pélérinage par la petite commune d'Echillais pour y retrouver La Limoise, la maison de sa grande amie de jeunesse, Lucie Duplais et, à proximité, le puits à boeufs qu'il évoque dans le Roman d'un Enfant. De là nous nous étions rendus jusqu'à la petite église romane : " Dîné à la Limoise. Henri vient me reconduire à pied, par la belle nuit ... Devant la vieille église d'Echillais, dans ce petit coin de mon pays si rempli de mes rêves d'enfant, tout me ramène aux premières années, aux premiers rêves de ma vie ..."
Puis nous avions déjeuné sur les bords de la Charente, à proximité du pont transbordeur (que Loti n'aimait guère). Et là, l'esprit peut-être embrouillé par les huitres et le vin blanc, je me laissais aller à rêver qu'une vieille canonnière crachant un panache de fumée noire de chauffe au charbon descendait la rivière. Et, sur l'aileron de la passerelle, Loti nous faisait signe ...

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Nous êtions incrédules, médusés ! Mon ami Christian, en bon scientifique, s'était lancé dans de savants calculs des probabilités dans le domaine de l'irrationnel et je me gardais bien de le déranger afin que son cerveau atteigne son plus haut rendement. Chez Dominique, son épouse, philosophe de formation, on voyait bien que matérialisme et phénomènisme se bousculaient. Quant à mon épouse, née en Bretagne, pays des fées et des korrigans, cela ne semblait pas l'impressionner outre mesure. Elle me dit simplement : "Mais je n'ai rien à me mettre pour prendre le thé dans une mosquée, moi ! ..."
Sans vouloir me vanter, j'eus alors l'idée lumineuse : "Tu pourrais peut-être mettre la robe que tu avais achetée lors de notre croisière sur le Nil ?". Suggérer sans imposer, telle est ma méthode. Ma suggestion fut adoptée et un épineux problème était donc règlé. Le plan-calcul de Christian qui, dégagé de ces considérations matérielles et  vestimentaires avait pu cogiter tranquillement, aboutît rapidement. Résultat : la probabilité d'hallucination collective était de un sur deux... Là, on avançait sérieusement. Restait à prendre rendez-vous à la Maison de Pierre Loti pour le lendemain après-midi. Ce qui fut fait sur le champ.

Je passe les détails et en viens à cette visite :

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Il nous était difficile de revenir à la réalité extérieure et Christian nous invita à dîner au Cercle Militaire qui se trouve dans l'enceinte de la caserne Martrou, l'ancien Dépôt Maritime dont notre nouvel ami avait été nommé commandant en 1905-1906. Cette caserne que "depuis tant d'années je souhaitais d'avoir commandée, avant de quitter la Marine", écrit-il.

Le lendemain matin, branle-bas de combat pour accueillir dignement Loti et l'invité mystère. Qui cela pouvait-il bien être ?  Claude Farrère, autre Académicien et qui avait navigué sous les ordres de Loti ? Un de ses amis matelot ou bien Alphonse Daudet ? Ah, peut-être Sarah Bernhardt ou encore la duchesse de Richelieu... Non, il a dit "un" de mes amis.

Midi sonnait. Loti aussi, mais à la porte. Il était seul :

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(C'est ce qu'il y a de bien dans le délire onirique : on peut inviter qui on veut)

Loti nous expliqua : Corto et lui s'étaient connus lors du siège Pékin en 1900-1901, pendant la guerre des Boxers. Loti, Capitaine de Frégate embarqué sur le Redoutable et le jeune Corto Maltesse qui venait d'arriver en Chine sur un voilier avaient sympathisé. Par la suite ils s'étaient retrouvés au gré de leurs escales ou de leurs voyages : à Trébizonde, à Istanboul et bien entendu à Venise que pour des raisons différentes et diverses ils chérissaient l'un comme l'autre.

Le moment fut parfait :

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Loti avait apporté son narguilé et, à l'heure du café,nous convia à venir fumer sur le balcon. Et je me plais à croire que la vue de cet auguste aréopage n'est pas sans rapport avec la considération dont jouissent mes amis dans leur quartier.

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Vous aurez remarqué que j'ai dessiné des mouettes à la Hugo Pratt.

Vous ne me croyez pas, je sais. Et pourtant ...
Et pourtant, quelques semaines après avoir offert ces images à mes amis ils retrouvaient, épinglée bien en évidence sur ces quelques pages, la carte de visite ci-dessous :

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Alors, toujours incrédules ?

Une prochaine fois nous suivrons un épisode des amours bretonnes de Loti. Mais il faut d'abord que j'aille prendre quelques photos dans la région de Paimpol. En attendant vous pouvez rester "Dans le Sillage de Corto" ... http://sillagedecorto.blogspot.com/  et retrouver des extraits de textes de Loti sur  "Débarcadères" ...  http://debarcaderes.over-blog.com/ .

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