22 février 2008
PENANG-HILL
Me voici à nouveau dans les restaurants, à croire que j'y ai passé toutes mes escales extrême-orientales. Je fais un petit saut à Penang, en Malaisie et je vais déjeuner d'un steam boat, sorte de fondue chinoise. Le récipient circulaire qui contient un bouillon est traversée par la cheminée du feu de braises qui le tient au chaud. Cela confère à l'ensemble une vague ressemblance avec une chaloupe à vapeur. Dans le bouillon il faut faire cuire le poisson, la viande, les légumes et même les oeufs et saisir des oeufs avec des baguettes n'est pas une mince affaire...Pour terminer, on boit le bouillon, si j'ose dire alors que l'on parle de bateau à vapeur.
Le restaurant est situé au sommet de Penang-Hill, au calme et dans une fraîcheur toute relative. On y accède au moyen d'un petit chemin de fer à crémaillère. J'y étais allé après une visite du temple aux serpents où les reptiles, lovés et somnolents dans les vapeurs d'encens, vivent en liberté au milieu des plantes ornementales. Les plus dangereux, du genre cobra royal, sont quand même tenus à l'écart dans des cages en verre.
Est-ce cette fois là que nous étions plusieurs à vouloir assister au spectacle que les rickshaws, cyclo-pousses locaux, appelaient "cinéma cochon" (Ils disaient : cinma cosson) ? En réalité, ce qu'il nommaient "cinéma" était du "théâtre", le cinéma pornographique répondant, lui, au doux nom de blue movies.
Un convoi de rickshaws nous mena donc au "théâtre" : c'était une chambre, au dessus d'un bar. La scène : un lit en fer. La salle : quelques mauvaises chaises rangées en arc de cercle au pied du lit. Nous nous asseyons et l'artiste fait son entrée : elle est laide et grasse. Je n'ai pas gardé un souvenir très précis de sa prestation et c'est mieux ainsi. Mais il me reste quand même l'image de la mine blême et défaite du jeune Elève-Pont : il est des visions difficiles à supporter...
A NOUS LES PETITES ANGLAISES...
Une tâche importante m'était confiée lors des escales à Singapour : recruter des nurses du British Military Hospital (B.M.H) afin d'organiser des soirées à bord. Alors depuis l'unique téléphone qui reliait le bord à la terre, au milieu du vacarme des treuils et des cris des dockers car l'appareil était situé sur le pont à proximité de la coupée, je composais le 642161, extension 226 ou 289 ( oui, oui, vous pouvez essayer, ce sont les vrais numéros, quoique, depuis le temps...) et demandais Ann ou Victoria. Mi-adjudants, mi-mères maquerelles, il fallait absolument passer par elles pour obtenir ce que nous voulions : organiser une soirée, une party à bord. Et le soir venu, quatre, cinq ou six de ces demoiselles se présentaient à la coupée. J'ai toujours pensé qu'elles venaient plus pour les fromages et le vin rouge que pour nos beaux yeux. Mais bon, ça meublait les soirées.
Vers les onze heures ou minuit, sur un signe discret d'Ann ou de Vickie, tout ce petit monde rentrait au bercail. Nous les raccompagnions parfois en taxi jusqu'au B.M.H et de là allions terminer la soirée ou entamer la nuit à Bugis Street, le quartier des commerces et restaurants de nuit, rendez-vous des noctambules et des travestis. Ann, Victoria et les autres ne l'ont jamais su.
Ai-je dîné un soir Chez Suzanne, restaurant honorablement connu de Silom road, à Bangkok. Sa carte dit qu'elle pratique " la véritable cuisine française". Je n'en ai plus le moindre souvenir.
Pardon, Suzanne.
Pas plus que du Hong-Kong Bar, de Penang. Par contre, l'Hotel de luxe, Bar & Night-Club de Port-Swettenham, en Malaisie, me titille légèrement la mémoire. C'est peut-être son menu qui me rappelle quelque chose : Waitresses to serve and dance with you et surtout les Artistic furnitures for comfortable relaxation. Mais pas mal d'établissements m'offraient de la comfortable relaxation et je n'ai peut - être jamais goûté à celle de l'Hotel de Luxe du 41 Watson road.
CLEMENCEAU AVENUE, SINGAPOUR.
Je ne retrouve ni le nom ni la carte de ce restaurant chinois de Clemenceau Avenue - qui donne sur Orchard Road -, à Singapour. La nourriture y était étonnante. Certains clients aussi, comme ce soir là où il y avait deux tablées rondes occupées par des familles chinoises : celle des hommes, ronds eux aussi, mangeant au cognac, crachant par terre, suant, rotant. Et celle de leurs épouses, fraîches et fragiles dans leurs "robes du dimanche", picorant délicatement, buvant du thé et parlant bas.
Avaient-elles droit au Happy Love et aux paupières de mouton ensuite?
SIHANOUKVILLE, CAMBODGE.
Où sont elles ces filles aux corps minces et souples qui peuplaient, le soir venu, les dancings de la Place du Marché, à Sihanoukville : ont-elles eu le temps de devenir des grand-mères à la peau usée par le soleil ou se sont-elles évanouies dans le Nacht und Nebel jaune sorti de l'imagination hystérique de Pol-Pot ?
Nous montions les voir le soir venu depuis le port, empruntant une de ces carrioles tirées par des motos et qui, à travers la forêt, nous amenaient jusqu'à la ville. La rusticité du transport nous enchantait.
Depuis le bas de la place nous entendions les flonflons des orchestres jouant une musique occidentale teintée de trémolos d'orient. Nous entrions dans les dancings et les filles aux corps souples nous accaparaient. Régulièrement la musique d'occident était interrompue par un autre rythme, celui-la propre aux Cambodgiens. Alors les couples se défaisaient et, à la queue leu leu, chacun tournait autour de la piste en moulinant plus ou moins gracieusement des bras, avançant lentement avec des inflexions des jambes tandis que le tronc s'incurvait à gauche puis à droite, au rythme de la musique.
J'avais cru comprendre, phonétiquement, que cela s'appelait le lampton.
Pierre Escaillas.
Et toujours : http://debarcaderes.over-blog.com/
04 février 2008
L COMME LOTI.
"On devrait dire aux jeunes gens : vivait jadis un écrivain que l'on admirait tellement dans son pays qu'une escadre l'accompagnait quand il faisait le tour du monde". Sacha Guitry.
J'avais lu quelques ouvrages de Loti. Les plus connus : Le Roman d'un Spahi, Ramuntcho, Pêcheur d'Islande et, bien entendu, Aziyadé. Tout ceci m'avait laissé, disons, perplexe. L'écriture est limpide et admirable mais j'avais des difficultés à m'immerger dans le sujet. Il faut dire que depuis sa disparition il était entré, commes d'autres, dans un purgatoire. Il lui était dificile d'en sortir tellement il avait été accablé de maux : sensiblerie, exotisme à quatre sous, romantisme attardé. Je ne sais qui l'avait même qualifié de "travelo des Lettres". Et j'étais, comme d'autres, probablement et involontairement influencé par tout ceci.
Jusqu'à ce jour de 1997 ou Bruno Vercier, Alain Quella-Villéger et Guy Dugas eurent la bonne idée de publier aux Editions La Table Ronde une édition non expurgée du Journal tenu régulièrement par Pierre Loti entre 1878 et 1911. Cette édition n'est pas intégrale (je suppose qu'elle serait trop volumineuse) mais les choix sont judicieux et fidèles au texte original.
Ce fut pour moi une révélation : quel bonhomme ! quelle vie, je devrais dire quelles vies !
De lecteur tiède je devins "fan". Ce Journal est, pour moi, l'Oeuvre de Loti.
Quelques années plus tard j'avais été invité par des amis à passer quelques jours à La Rochelle. Les buts de promenade sont nombreux et variés dans cette région mais nous avions décidé de consacrer deux journées à Pierre Loti en visitant, outre sa maison-musée, quelques endroits qu'il avait fréquentés à Rochefort et aux alentours, entamant notre pélérinage par la petite commune d'Echillais pour y retrouver La Limoise, la maison de sa grande amie de jeunesse, Lucie Duplais et, à proximité, le puits à boeufs qu'il évoque dans le Roman d'un Enfant. De là nous nous étions rendus jusqu'à la petite église romane : " Dîné à la Limoise. Henri vient me reconduire à pied, par la belle nuit ... Devant la vieille église d'Echillais, dans ce petit coin de mon pays si rempli de mes rêves d'enfant, tout me ramène aux premières années, aux premiers rêves de ma vie ..."
Puis nous avions déjeuné sur les bords de la Charente, à proximité du pont transbordeur (que Loti n'aimait guère). Et là, l'esprit peut-être embrouillé par les huitres et le vin blanc, je me laissais aller à rêver qu'une vieille canonnière crachant un panache de fumée noire de chauffe au charbon descendait la rivière. Et, sur l'aileron de la passerelle, Loti nous faisait signe ...
Nous êtions incrédules, médusés ! Mon ami Christian, en bon scientifique, s'était lancé dans de savants calculs des probabilités dans le domaine de l'irrationnel et je me gardais bien de le déranger afin que son cerveau atteigne son plus haut rendement. Chez Dominique, son épouse, philosophe de formation, on voyait bien que matérialisme et phénomènisme se bousculaient. Quant à mon épouse, née en Bretagne, pays des fées et des korrigans, cela ne semblait pas l'impressionner outre mesure. Elle me dit simplement : "Mais je n'ai rien à me mettre pour prendre le thé dans une mosquée, moi ! ..."
Sans vouloir me vanter, j'eus alors l'idée lumineuse : "Tu pourrais peut-être mettre la robe que tu avais achetée lors de notre croisière sur le Nil ?". Suggérer sans imposer, telle est ma méthode. Ma suggestion fut adoptée et un épineux problème était donc règlé. Le plan-calcul de Christian qui, dégagé de ces considérations matérielles et vestimentaires avait pu cogiter tranquillement, aboutît rapidement. Résultat : la probabilité d'hallucination collective était de un sur deux... Là, on avançait sérieusement. Restait à prendre rendez-vous à la Maison de Pierre Loti pour le lendemain après-midi. Ce qui fut fait sur le champ.
Je passe les détails et en viens à cette visite :
Il nous était difficile de revenir à la réalité extérieure et Christian nous invita à dîner au Cercle Militaire qui se trouve dans l'enceinte de la caserne Martrou, l'ancien Dépôt Maritime dont notre nouvel ami avait été nommé commandant en 1905-1906. Cette caserne que "depuis tant d'années je souhaitais d'avoir commandée, avant de quitter la Marine", écrit-il.
Le lendemain matin, branle-bas de combat pour accueillir dignement Loti et l'invité mystère. Qui cela pouvait-il bien être ? Claude Farrère, autre Académicien et qui avait navigué sous les ordres de Loti ? Un de ses amis matelot ou bien Alphonse Daudet ? Ah, peut-être Sarah Bernhardt ou encore la duchesse de Richelieu... Non, il a dit "un" de mes amis.
Midi sonnait. Loti aussi, mais à la porte. Il était seul :

(C'est ce qu'il y a de bien dans le délire onirique : on peut inviter qui on veut)
Loti nous expliqua : Corto et lui s'étaient connus lors du siège Pékin en 1900-1901, pendant la guerre des Boxers. Loti, Capitaine de Frégate embarqué sur le Redoutable et le jeune Corto Maltesse qui venait d'arriver en Chine sur un voilier avaient sympathisé. Par la suite ils s'étaient retrouvés au gré de leurs escales ou de leurs voyages : à Trébizonde, à Istanboul et bien entendu à Venise que pour des raisons différentes et diverses ils chérissaient l'un comme l'autre.
Le moment fut parfait :
Loti avait apporté son narguilé et, à l'heure du café,nous convia à venir fumer sur le balcon. Et je me plais à croire que la vue de cet auguste aréopage n'est pas sans rapport avec la considération dont jouissent mes amis dans leur quartier.

Vous aurez remarqué que j'ai dessiné des mouettes à la Hugo Pratt.
Vous ne me croyez pas, je sais. Et pourtant ...
Et pourtant, quelques semaines après avoir offert ces images à mes amis ils retrouvaient, épinglée bien en évidence sur ces quelques pages, la carte de visite ci-dessous :
Alors, toujours incrédules ?
Une prochaine fois nous suivrons un épisode des amours bretonnes de Loti. Mais il faut d'abord que j'aille prendre quelques photos dans la région de Paimpol. En attendant vous pouvez rester "Dans le Sillage de Corto" ... http://sillagedecorto.blogspot.com/ et retrouver des extraits de textes de Loti sur "Débarcadères" ... http://debarcaderes.over-blog.com/ .
24 janvier 2008
O comme O.F.M.I. , objet flottant mal identifié.
Sur "Marine Inconnue" ( http://marine-inconnue.blog.20minutes.fr/) Thierry Bressol nous entretenait ces derniers jours des O.F.N.I, ces objets flottants non identifiés, conteneurs, billes de bois ou madriers et autres objets en pontée perdus par les navires dans le mauvais temps et dérivant dangeureusement à la surface ou, pire encore, entre deux eaux. J'ai connu ces O.F.N.I mais aussi - une seule fois - des O.F.M.I, des objets flottants mal identifiés.
C'était durant l'été 198., à bord du ferry Duc de Normandie, entre Caen et Portsmouth, peu avant l'aube.
Deux joyeux drilles qui trainaient encore au bar ( fermé à cette heure avancée de la nuit ) pour épuiser leurs "réserves" informent le veilleur de nuit qu'ils venaient de voir deux corps tomber à la mer depuis le pont supérieur : deux hommes en jean et chemise blanche. Pas de précisions quant à la couleur des chaussettes.
Le veilleur alerte aussitôt la passerelle et l'officier de quart actionne le poussoir "homme à la mer" affichant ainsi avec la précision GPS l'endroit et l'heure où il a été averti. De ce point, en suivant la trace de route enregistrée il sera possible de revenir sur nos deux baigneurs et - l'eau n'étant pas trop froide en cette saison - espérer les repêcher. J'envoie un message PAN (message d'urgence ) afin d'avertir les navires sur la zone ( ils sont nombreux sur le "rail" ) et Niton Radio/ GNI.
Le Duc de Normandie fait demi-tour et balaye les lieux au radar ( bien qu'avec ce moyen il y ait peu de chances de repérer un corps sur la mer même si elle est calme ) et au projecteur.
Un peu plus tard arrive un hélicoptère des Coast Guards. Nous avons l'habitude de les voir : ils viennent parfois faire un exercice. L'appareil se met à la hauteur du navire et un ardoisier, par la porte ouverte, indique le canal V.H.F de liaison. Le navire doit poursuivre sa route, même vitesse même cap et l'hélico descend par son treuil un homme jusqu'à la plage arrière. Ce dernier se détache, distribue quelques cartes postales estampillées Her Majesty Coast Guards puis repart comme il était venu.
Et je me souviens de cette fois où, un membre d'équipage ayant été averti durant la traversée du décès accidentel de son fils, les Coast Guards étaient venus l'hélitreuiller afin qu'il puisse prendre à temps un avion pour rentrer chez lui.
Comme nous l'hélicoptère ratisse la zone sans rien trouver.
Vers six heures du matin, le Normandie Shipper, un frêteur de la même compagnie et naviguant également sur la ligne Caen-Portsmouth nous signale par V.H.F : "Nous avons retrouvé vos naufragés : deux fauteuils de pont en plastique blanc dérivant de conserve...".
Le plus dur reste à faire : annoncer sur les ondes que nous avions mobilisé plusieurs navires, un hélicoptère et accessoirement perdu deux heures sur l'horaire minuté parce que des imbéciles avaient balancé deux chaises par dessus bord...
Et aussi "Débarcadères" : http://debarcadere.over-blog.com/
15 janvier 2008
UN TOUR DU MONDE EN 150 JOURS (Suite 2)
Et nous voici repartis pour une longue traversée du Pacifique, direction Tahiti.
Mer plate, bleue, d'un bleu un peu plus profond que le ciel. C'est le moment de mettre en place la piscine. Superbe piscine à débordement faite de planches et de bâches avec vue imprenable sur l'océan. Maîtres d'oeuvre, le bosco et le charpentier. L'hydro-jet : la manche à eau de mer qui alimente le bassin. Nous n'aurons pas de bain à bulles car le chef-mécanicien garde jalousement son air comprimé.
Entre les quarts chacun va mariner dans le bassin. Les bains de soleil se prennent sur le panneau de cale attenant. La belle vie, quoi...
Le vert agressif qui recouvre le sol de la station radio me déplaît. Je corrige celà en y peignant quelques marguerites blanches du plus bel effet. La porte extérieure de la station une fois ouverte j'ai, d'un côté la prairie, de l'autre la mer : on se croirait, les vaches en moins, sur la côte normande.
Je me demande quand même la tête que fera le prochain inspecteur radio qui viendra contrôler la station. Ceci ne devraît pas avoir lieu avant l'Australie et j'ai donc du temps devant moi pour profiter de mes fleurs. Je trouve ça vraiment du meilleur goût et je suis très content de mon oeuvre.
Heureusement que j'ai ces motifs de satisfaction car la commutatrice qui alimente le radar tombe en panne : induit coupé; irréparable à bord. Il faudra donc passer à travers l'arc des Tuamotu, peut-être de nuit, sans notre Decca 45. Les petits camarades de la passerelle ont intérêt à manier le sextant avec doigté et à ne pas se tromper dans leurs calculs nautiques. Je sens comme un léger vent de réprobation autour de moi.
Et puis, comme un ennui n'arrive jamais seul, il m'est impossible d'entrer en liaison avec Saint-Lys Radio, qui assure les communications en ondes courtes entre les navires et la France. On m'avait prévenu : il existe en plein Pacifique un "trou", qui peut durer quatre ou cinq jours, dans les liaisons avec la métropole. J'envoie le message demandant l'expédition d'une nouvelle commutatrice via une station californienne.
Vivement Papeete.
Je vous donne rendez-vous sur "Débarcadères, les Poètes du Voyage Maritime" :
http://debarcaderes.over-blog.com/
11 janvier 2008
LE TOUR DU MONDE EN 150 JOURS (Suite 1).
PANAMA.
Traversée tranquille depuis Le Havre : beau temps, belle mer.
Nous sommes arrivés en fin d'après-midi et nous ne prendrons le canal que demain matin. Le navire à quai à Colon, nous décidons, un collègue et moi d'aller fouler le plancher des vaches et de nous dégourdir les jambes dans la vieille ville.
Alors que nous déambulons sous les arcades de la rue Bolivar, venant d'une étroite venelle perpendiculaire, une forme humaine nous tombe dessus avec l'intention évidente de nous faire les poches. Je vois mon camarade s'écrouler sous le poids de l'assaillant qui deguerpit aussitôt, bredouille : les dollars sont dans les chaussures et les papiers d'identité dans une poche bien fermée. Les montres - elles sont quasiment données ici - ne semblent pas l'intéresser puisqu'elles sont toujours à nos poignets. Plus de peur que de mal mais nous décidons de rentrer à bord. Il ne faut pas tenter le diable...
Le lendemain matin nous entrons dans le canal.
Tiré et freiné à la fois par quatre tracteurs électriques à cremaillères, les "mules" de Panama, deux à l'avant et deux à l'arrière, nous franchissons les trois écluses de Gatun sous la direction du pilote américain qui vient d'embarquer avec son équipe de lamaneurs.
Tout en douceur et en précision nous prenons de "l'altitude" : nous voici à 26 mètres au dessus du niveau de la mer. Et nous entamons notre route vers l'océan Pacifique. Lacs, jungle, montagnes, chenal creusé dans la roche (au prix de combien de morts !) : rien à voir avec le canal de Suez.
A la nuit tombante, après avoir passé le sas de Pedro-Miguel, nous atteignons les deux dernières écluses, celles de Miraflores, qui vont nous ramener au niveau de l'océan. Le pilote nous fait alors un numéro digne de Lucky Luke : saisissant dans les poches-revolver de son pantalon deux torches de signalisation, il les fait virevolter pour les récupérer devant lui. Impressionnés nous lui demandons de nous refaire le coup de "l'homme qui tirait plus vite que son ombre" et il s'exécute de bonne grâce.
Et, après être passés sous le "Pont des Amériques" qui va être inauguré en octobre 1962 pour relier enfin à nouveau les deux morceaux du continent séparés depuis le creusement du canal, nous atteignons le Pacifique pour entamer une longue traversée.
A suivre...
29 décembre 2007
2008
Heureuse année 2008
L'image est de Luc-Marie Bayle, Peintre de la Marine.
04 décembre 2007
UN TOUR DU MONDE EN 150 JOURS
Quelque peu effaré je regarde Thalassa et ses reportages sur un tour du monde en porte-conteneurs. Les escales sont très intéressantes mais ne reflètent que le point de vue de ceux qui vont ou sont à terre, c'est à dire le journaliste et le caméraman. Qu'en voit et qu'en pense le marin ? Rien, puisqu'il ne peut plus mettre un pied sur cette même terre. Et puis tout va tellement vite, les escales, les traversées, qu'il a fallu emprunter plusieurs bateaux et plusieurs lignes pour allonger la sauce.
Il y a des jours où l'on serait presque content d'être vieux et d'avoir pratiqué une navigation de "has been".
J'ai fait trois fois le tour du monde comme le chante je ne sais plus qui dans "Les cloches de Corneville" (tiens, ça aussi c'est "has been"). Le premier. . .en 1962.
DUNKERQUE. 30 mars 1962. J'embarque sur l'Euphrate, cargo de la Cie des Messageries Maritimes, pour un tour du monde "teuf-teuf" : je serai de retour à Dunkerque le 2 septembre après 5 mois de voyage. De là nous entamons ce qu'on appelle une tournée du nord : Anvers, Rotterdam...
HAMBOURG . . .
Landungsbrücken - Wikipedia
La navette fluviale, le speedo, m'amène au débarcadère de Landunsbrücken. Il fait nuit et je monte vers Sankt-Pauli, le quartier "chaud" de Hambourg, direction le "Zillertal" : Gambrinus aurait aimé cet endroit.
Les chopes de bière circulent par dessus les têtes des clients, serrées par les mains expertes, robustes et potelées des serveuses aux formes généreuses et aux corsages prêts à craquer, pour atterrir sur les tables des assoiffés qui les ingurgitent insatiablement.
Les cuivres de l'orchestre couvrent à peine le brouhaha de l'immense salle à étage. Combien de clients ? Cinq cents, mille ?
Régulièrement l'orchestre quitte la scène et vient parmi les tables recruter un Kapelle Meister d'occasion. Retour vers la scène et ce dernier doit "diriger" l'orchestre et surtout lui payer une tournée générale vite engloutie.
Il semble que le flot de bière ne s'arrêtera jamais et je me demande si l'établissement n'est pas relié par un gros tuyau à la brasserie toute proche.
Et la bière repart par d'autres tuyaux. Heureusement les toilettes sont largement dimensionnées. Pour les cas graves il existe même un vomitorium : quelle belle organisation. Mais, attention, il faut préparer ses pfennigs et le cerbère des lieux est intraitable : no pay no cure.
Et je descends la Reperbahn, laissant sur la gauche Herbert Strasse, la rue barrée, qui filtre ses visiteurs au moyen d'une chicane. Par derrière, étalage de chairs abondantes et débordantes aux
fenêtres des petites maisons. En tenue plus légère qu'elles, ces dames papotent ou tricotent en attendant le client.
"Et les Beatles chantaient ! ..." un peu plus bas, dans Grosse Freiheit Strasse. Au club Indra ou au
Star Club, modestes boites de nuit, "quatre jeunes gens dans le vent" entament une carrière qui allait faire plus de bruit que tous les cuivres du Zillertal : ils s'appellent Paul Mc Cartney, George Harrison, John Lennon et Ringo Star va bientôt les rejoindre. Je suis passé devant sans m'arrêter. Quel idiot : ce n'est pas tous les jours qu'on a la chance d'assister à la naissance d'un mythe !
LONDRES . . .
Contrastes. Nous entrons par des cheminements étroits et tordus dans les antiques bassins de Victoria et Royal Albert Docks. Magasins en briques noircies, chalands à la dérive, dockers en chapeau mou ...

Wikipédia. Victoria dock de nos jours. Souvenir de l'époque où Brittania "rulait the waves", l'antique grue est restée.
Curieuse époque : les Anglais ressemblent encore à des caricatures d'Anglais. Les chapeaux melons et les parapluies arpentent les rues de la City et les Anglaises portent sur la tête ce qu'on trouve habituellement sur les étals des fleuristes, les présentoirs des pâtisseries ou, comme le suggère Ernest d'Hervilly, dans les oiselleries :
Il est doux d'être anglais et de suivre à Saint James
Sur un cheval pur-sang une miss aux yeux bleus
Assise en sa calèche entre deux vieilles dames
Dont le chapeau supporte un oiseau fabuleux...
Personnellement j'opte pour le style gentleman farmer et je m'achète une casquette à carreaux du plus bel effet : elle me fera un long usage.Chose incroyable l'Angleterre construit des voitures, lance des bateaux et fabrique des avions. Les princesses n'étalent pas dans les journaux ou à la télévision les contre-performances sexuelles et les turpitudes de leurs altesses d'époux et la Reine Mère poursuit discrètement une cure de longévité à base de gin* tandis que Margaret, sa fille, se pique ostensiblement la ruche. Mais elle est excusée pour cause de chagrin d'amour.
* Pour donner dans le faux-culisme ambiant j'ajouterai : l'abus d'alcool nuit à votre santé. Ceci n'est pas applicable à la Reine-Mère puisqu'elle est morte centenaire.
Et pourtant...
"Chapeau melon et bottes de cuir" entame sa deuxième saison et si le chapeau melon va bientôt rejoindre le "Fashion Museum", Carnaby Street pointe son nez sous les bottes de cuir et les fleurs des chapeaux vont migrer vers les tuniques des Hippies. Et tandis que les Beatles enregistrent leur premier disque à Hambourg, Mick Jagger et ses amis Jones et Richards vont créer les "Rolling Stones". Là aussi j'ai raté la naissance de cet autre mythe mais j'ai une excuse : le 12 juilet 1962, date de leur premier concert, j'ai déjà atteint l'Australie.
LE HAVRE . . .
Dernière escale avant le grand tour. Derniers achats, dernière choucroute chez Paillette...avant des mets plus exotiques.
La foule est dense le long du quai de Southampton jusqu'à loin sur le bord de mer, boulevard Clemenceau. Depuis le bassin Bellot où est amarré notre navire, nous voyons fumer, par dessus le toit des hangars, les cheminées rouges du France. La foule est là pour lui, presqu'aussi nombreuse que lors de son premier départ, deux mois auparavant.
A suivre ...
Et toujours : http://debarcaderes.over-blog.com
























































