Pierre Escaillas : Carnets de la Licorne

Messageries Maritimes ( la Licorne ): petites scenes de vie d'un marin au long-cours dans les annees 60-7O. Abécédaire Maritime. Marine dans l'Antiquité.

18 octobre 2006

ESCALE A MADERE.

PACIFIQUE SUD.

Déchirante, douce et lointaine
Isolée entre toutes les îles,
Tahiti, Tahiti-Nui,
Tatouée sur nos coeurs avec des aiguilles de nacre.
Louis Brauquier.

Page 1. Madère.

   Bien que ce fût interdit, elle se tenait au bas de l'échelle de coupée, une fleur à l'oreille, attendant l'embarcation qui effectuait la navette entre le bord et la terre.
Je l'avais remarquée à la salle à manger. Sa table n'était pas très éloignée de la notre mais, de ma place, je ne voyais que son profil. Quelques regards furtifs de notre côté m'avaient quand même offert un visage au grands yeux étirés et longs cils, des pommettes hautes sur des lèvres finement dessinées. L'ensemble était encadré par une longue chevelure noire qui lui retombait sur le bas du dos lorsqu'elle n'était pas relevée par un chignon qui affinait encore son long cou. Elle présentait tous les signes d'un métissage sino-maori. Je devais apprendre par la suite qu'un grand-père anglais avait amené quelques gènes européens qui, à l'évidence, n'avaient pas réussi à s'imposer.
   La vedette accostait. Je descendis à mon tour les marches brinquebalantes. Elle avait déjà sauté dans l'antique embarcation aux cuivres rutilants et aux boiseries impeccablement vernies mais  était restée à proximité du bas de l'échelle. J'avais à peine posé le pied sur le banc de la vedette qu'elle m'interrogea :
   - Tu connais l'île ?
Elle avait dit celà avec une légère modulation tahitienne et un tutoiement qui m'étonnait toujours.
   - J'essaye d'y descendre quelques heures à chaque escale. Tu n'y es pas venue à l'aller ?
Moi aussi je tutoyais.
   - Je suis venue par avion.
Le "R" du par était presque imperceptiblement roulé.
   - Alors je t'emmène.
Elle acquiesça d'un sourire et me dit s'appeler Maï. Assis sur le banc qui ceinturait la poupe, je me fis guide, lui indiquant les sommets de Madère et lui expliquant la ville étalée depuis les premières hauteurs de la montagne jusqu'au rivage.

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  Sur le boulevard longeant l'embarcadère, à l'ombre des palmiers, d'antiques taxis, immenses torpédos américaines de couleur verte, attendaient les débarquants.
Perdus sur la profonde banquette arrière, nous montions vers les hauteurs de la ville, elle si menue que la voiture en paraîssait encore plus grande. Courant de mur en mur, s'épanouissant aux fenêtres ou dans les jardins, les hibiscus, les orchidées, les mimosas et ces arbres à fleurs mauves, les jacarandas, affolaient l'odorat.
Parvenus là-haut, nous redescendîmes au moyen d'une sorte de schlitte vosgienne revue et corrigée Madère en celà qu'elle était agrémentée d'un siège en osier tressé. L'homme qui dirigeait le traîneau freinait des deux fers sur le chemin en mosaïques de galets à la pente raide et glissante. Secoués et impressionnés, nous glissâmes ainsi jusqu'au bas de l'île.
Puis, à pied, nous nous perdîmes dans les ruelles de ce concentré de Portugal égaré au beau milieu de l'Atlantique, déjeunant de poisson dans une des innombrables tavernes de la vieille ville, évitant les senteurs avinées des caves pour touristes.

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L'OCEANIEN.

PACIFIQUE SUD.  Page 2.

   Les paquebots de la ligne du Pacifique appareillaient de Marseille à seize heures et, à l'heure dite, quelques jours auparavant, l'OCEANIEN avait commencé à larguer ses amarres puis, halé par ses remorqueurs, il s'était lentement éloigné de son poste du Cap Janet. Il avait doublé la jetée, débarqué son pilote et mis le cap sur Alger première d'une longue série d'escales qui jalonnaient la ligne du Pacifique sud.

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Photo Jean-Marie Pate.

Après Alger il y aurait Madère puis Fort de France et Curaçao, Balboa et le canal de Panama, Tai O Hae aux Marquises, Tahiti, Nouméa et enfin Sydney ou l'on "tournait la perche" pour reprendre le chemin en sens inverse avec les mêmes escales mais en y ajoutant, pour faire bonne mesure, Port-Vila et Espiritu-Santo, aux Nouvelles Hébrides. Le trajet était long, plus long qu'un tour du monde, les escales nombreuses, le navire peu rapide : le trajet de Marsille à Sydney et retour "prenait" trois mois.
L'OCEANIEN n'était pas de première jeunesse. Construit en 1938 pour le compte de la HOLLAND AMERICA LINE, il avait longtemps labouré l'Atlantique nord. Il terminait maintenant sa longue carrière dans le Pacifique, sous pavillon panaméen, propriété d'une Socièté italienne dont les intérêts résidaient en Suisse, armé par un équipage italien et affrêté par une Compagnie française.
Donc les officiers et l'équipage de conduite étaient Italiens. Le Commissaire-Subrécargue, Représentant de l'Affrêteur, le Médecin et les deux Officiers Radios étaient Français tout comme le personnel au service des passagers, les A.D.S.G, Agents du Service Général.
Les Italiens mangeaient de la cuisine italienne dans leurs carrés italiens. Les quatre officiers français mangeaient de la cuisine française à la salle à manger des premières classes et les A.D.S.G dans leur carré français.
On parlait l'italien là-haut sur la passerelle et tout en bas dans les machines. Entre les deux, le français : L'OCEANIEN était un sandwich.
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L'OCEANIEN, suite.

PACIFIQUE SUD. Page 3.
      

Tortora, le Commandant, se passionnait pour l'histoire du Ier Empire. Incollable sur les grandes batailles napoléoniennes et la liste des Maréchaux, il tenait en piètre estime son Second, le doux Bandiera dont la seule passion paraîssait être la culture du basilic qu'il pratiquait dans un grand baquet, sur la passerelle supérieure. En aparte Tortora le traitait de merluche, sauf le jeudi, jour des pâtes au basilic dont il raffolait.

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Eduardo était Officier Mécanicien. Piqué au tiare, il parlait le français avec des intonations tahitiennes. Il était, et de loin, le meilleur d'entre nous au tamoure. Gerlando, Lieutenant Pont, était calme et peu expensif, comme si son patronyme de Tedesco, l'Allemand, avait effacé chez lui toute exubérance italienne. Italo, le Second-Mécanicien, nous fredonnait le chant des partisans anti-facistes qu'il avait connus dans son adolescence tandis que son chef, le Dirretore della Machina, racontait ses souvenirs de jeune officier sur le yacht de Mussolini.
Et pendant que Luigi chassait la passagère de tout âge sous le pseudonyme de Speedy Gonzales, Mario le Napolitain racontait avec les mains des histoires du pays qui ne faisaient rire que lui.
Bepe, le chat, la sexualité probablement chamboulée par les changements de climats et de latitudes, sortait tous les deux mois de sa torpeur pour essayer d'engrosser sa compagne.

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EN ROUTE POUR PANAMA.

      Maï avait envahi ma vie et ma cabine. Ma vie, oui, c'était bien. Mais la cabine me donnait l'impression, lorsque je descendais du quart, d'être le tane qui rejoint son fare au retour de la pêche : elle avait tapissé les cloisons de pareos et de colliers de coquillages qui s'entrechoquaient au moindre coup de roulis et recouvert le sol de nattes qui se dérobaient sous les pieds. Par chance elle n'avait pas trouvé de pandanus pour le plafond.

      A Fort-de-France nous étions allés prendre le punch sur la Place de l'Impératrice. Près de nous, un de nos passagers nommé Tascher de la Pagerie, sirotait le sien au pied de la statue - qui n'avait pas encore été décapitée - de son ancêtre Joséphine.

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      Puis, à Curaçao, l'OCEANIEN avait retrouvé un peu de sa patrie d'origine dans la petite ville flamande face à laquelle il était mouillé.

      Panama et ses écluses impressionnantes,

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                                                             Photo P. Escaillas.

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                                                              Photo P. Escaillas.

   

      Panama avec sa jungle et ses montagnes trouées par ceux-la qui, maintenant, reposaient près d'ici, loin de chez eux.
      Louis Brauquier, Agent des Messageries Maritimes et poète, avait déjà écrit, mais je ne l'avais pas encore lu :

A onze heures du matin
Il fait chaud dans le cimetière
De Panama

Il y a beaucoup de Français
Cachés sous les pierres tombales,
Dans une écoeurante chaleur.
Ils s'appelaient Ernest, André,
............
Ils sont tous morts en même temps.
81-85.
Ils sont morts de la fièvre jaune
Et du canal inachevé


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                                                                 Photo P. Escaillas.

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PAPEETE.

PACIFIQUE SUD.    

      Taï-O-Hae était la dernière escale avant Papeete. A cheval, Maï et moi étions allés rendre visite à l'Evêque des Marquises. En guise de bénédiction ( mais je n'en suis pas certain ) il nous offrit d'énormes pamplemousses juteux et sucrés à souhait. Au retour, il fallut se ranger pour laisser passer la voiture de l'île : c'était celle du gendarme.

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      Comme d'habitude le quai de Papeete était noir de monde. Pas vraiment noir : plutôt un long rectangle de taches jaunes, vertes, bleues, rouges ou blanches juxtaposées pour faire une sorte de toile pointilliste.

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      Par devant la foule, quelques danseuses faisaient onduler leur jupe végétale par une agitation frénétique du bassin qui contrastait avec la quasi rigidité de leur buste et les ondulations ralenties des bras. Les guitares, les ukuleles et les longs tambours les entrainaient dans une folle cadence.

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La coupée avait été mise à terre. Sans lever la tête, Maï descendait.

Et tout finissait là où tout avait commencé.

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