Pierre Escaillas : Carnets de la Licorne

Messageries Maritimes ( la Licorne ): petites scenes de vie d'un marin au long-cours dans les annees 60-7O. Abécédaire Maritime. Marine dans l'Antiquité.

25 juillet 2007

LE DESHONNEUR DE LORD JIM

lord_jim

Par une matinée ensoleillée, dans le banal décor
d'une
rade d'Orient, je l'ai vu passer, émouvant, signicatif, sous un
nuage, parfaitement silencieux. Et c'est bien ainsi qu'il devait être.
C'était à moi, avec toute la sympathie dont j'étais capable, à cher-
  cher les mots adéquats à son attitude. C'était "l'un des nôtres".      

Joseph Conrad . Juin 1917.

Conrad avait donc croisé celui qui allait devenir son modèle pour le Jim du Patna. Cet aveu tardif n'apparait que dans l'édition de 1917 soit dix-sept ans après la première parution de Lord Jim, en 1900.

Le 18 juillet 1880 le S/S Jeddah, capitaine Clark, de la Singapore Steamship Company, quittait Singapour à destination de Penang où il embarquait 953 pélerins à destination de La Mecque.
A l'entrée du golfe d'Aden une violente tempête avait mis à mal le vieux navire : les chaudières arrachées de leurs berceaux et l'eau qui avait envahi la salle des machines avaient fait du Jeddah
  une épave à la dérive. Le capitaine estima que son navire était perdu mais les embarcations de sauvetage étaient en nombre insuffisant. Durant la nuit il fit armer une chaloupe et y embarqua en compagnie de son épouse, du chef mécanicien et de quelques membres de l'équipage. S'apercevant de cette fuite les passagers tentèrent de couler l'embarcation et jetèrent par dessus bord le second capitaine qui s'opposait à eux mais qui se laissa faire violence et fut très heureux d'être récupéré par l'embarcation des fuyards qui s'éloigna dans la nuit. Récupérés par le S/S Scintia ils atteignirent Aden trois jours plus tard. Là ils déclarèrent aux autorités maritimes que le Jeddah avait sombré dans la tempête avec tous ses passagers.
La surprise fut grande lorsque le lendemain on vit paraître le Jeddah à la remorque du S/S Antenor de la Holt Line qui avait trouvé l'épave dérivant au large de Gardafui.
Les officiers du Jeddah furent traduits devant un tribunal maritime. La sentence fut extrêmement clémente : le capitaine Clark vit son brevet suspendu pour une période de trois ans et le second capitaine reçut un blâme. Beaucoup, dans le monde maritime, d'Aden à Singapour et de Hong-Kong à Londres y virent une parodie de justice et dénoncèrent le jugement.

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Singapour. Battery Road.

L'affaire fit grand bruit à Singapour et il est étonnant que vingt ans plus tard, lorsque Conrad fît paraître Lord Jim, personne ne rapprocha le drame réel du Jeddah et celui, romancé, du Patna : la première partie de l'ouvrage, à quelques modifications près, est en effet le reflet de l'histoire du Jeddah. Peut-être que personne à Singapour n'avait lu le roman de Conrad. Il faut dire que la critique littéraire locale n'incitait guère à cette lecture. En témoigne cet extrait paru en 1900 dans un   journal local et relevé par Gavin Young dans son ouvrage "Les fantômes de Joseph Conrad" :
"La lecture d'un roman est une perte de temps mais, pour ceux qui peuvent se le permettre, Lord Jim est un roman dont l'intrigue se déroule en Malaisie; son héros, Tuan Jim, est un specimen peu attrayant de petit blanc ...".

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Cavenagh bridge. Singapour. Photo Wikipedia

A cette époque l'ancien second du Jeddah vivait et travaillait à Singapour et peut-être bien qu'il n'avait pas non plus pris connaissance de l'ouvrage de Conrad.
Et pourtant ils se connaissaient Conrad et lui. Lui, George Augustine Podmore Williams, dit Austin Williams, Capitaine au Long cours, qui avait inspiré à Conrad la première partie du roman, "l'affaire" du Patna et de Jim, Jim le couard, Jim la honte de la Marine Marchande britannique. Si Austin avait lu le roman il aurait appris que Jim était, comme lui, fils de pasteur ; que la peur lui avait fait quitter le navire comme elle l'avait fait pour lui même ; et qu'enfin Jim était devenu courtier maritime, tout comme Austin.
Oui, Austin Williams était revenu à Singapour et travaillait comme assistant chez McAlister & C°, shipchandlers et courtiers maritimes installés à l'angle de Battery Road et de Flint street, à proximité de Cavenagh bridge et de la rivière de Singapour.

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Durant les années 1880, que ce soit en tant que second du vapeur Vidar ou capitaine du voilier Otago, Conrad fit de nombreuses et longues escales à Singapour et y fit la connaissance de "Jim" Austin Williams. Il le rencontra probablement alors qu'Austin exerçait ses activités de courtier mais aussi chez Emmerson's, le restaurant situé à côté des bureaux de McAlister et "cantine" de tout ce monde d'agents, de courtiers, de shipchandlers ou encore de capitaines et d'officiers de navires mouillés sur rade. Emmerson était arrivé à Singapour dans les années 1860...avec un diplome de vétérinaire. Il s'était rapidement reconverti dans la restauration et l'hôtellerie. Ses tiffins et ses plats du jour avaient bonne réputation et les affaires d'Emmerson, qu'on appelait "colonel" (pourquoi ?), étaient florissantes.
La clientèle était parfois flamboyante, comme ce capitaine William Lingard qui, avec ses goëlettes, faisait la liaison entre Singapour, Sumatra et Bornéo. Personnage extraordinaire qui n'hésitait pas à donner la chasse aux pirates qui infestaient (déjà) les eaux du détroit : ces derniers l'avaient d'ailleurs respectueusement surnommé Rajah Laut, le roi des mers. Conrad fera sa connaissance en 1884.

Lingard
Capt. William Lingard.Photo conrad-center.w.interia.pl

Et aussi l'incroyable Austin Williams qui bravait le regard désapprobateur de ce petit monde maritime, portait son déshonneur avec courage et cherchait à regagner la respectabilité. Grand, les yeux bleus, toujours impeccablement habillé de blanc, il arrivait chez Emmerson's, débarquant de Johnston Pier après avoir démarché les capitaines des navires sur rade ou qu'il allait chercher très loin en mer pour être le premier à proposer ses services. Là il prenait place au milieu des autres, souriant et lointain.

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Johnston pier, Singapour

C'était le Jim de la première partie du roman de Conrad. Il finira sa vie à Singapour, marié et père de famille nombreuse. Gavin Young, déjà cité, a retrouvé sa tombe dans le cimetière désaffecté de Bidadari :
"Une partie (du cimetière)
semblait n'avoir jamais été utilisée, que ce soit pour des tombes ou pour autre chose. Fait pour le moins étrange à Singapour quand on sait qu'il suffit d'y laisser un endroit quelques instants sans surveillance pour qu'aussitôt l'on voit s'y ériger un bâtiment, un simple arrêt de bus ou un centre commercial de dix étages...
Et soudain le miracle s'accomplit. Là sous la poussière, les herbes hautes et les feuilles éparses reposait Lord Jim".

Augustine Podmore Williams
né le 22 mai 1852
décédé le 17 avril 1916
"Que ta volonté soit faite"

A suivre, prochainement : Lord Jim, la rédemption.

Bibliographie
Joseph Conrad. Lord Jim.
Joseph Conrad. La Folie Almayer.
Gavin Young. Les fantômes de Joseph Conrad. Voyageurs Payot.
http://conrad-center.W.interia.pl
 

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Et toujours : http://debarcaderes.over-blog.com/

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LORD JIM, LA REDEMPTION.

              Le temps était proche où je devais le voir aimé, suivi,
admiré, avec une légende de force et de vaillance autour de
son nom, comme s'il eût eu l'étoffe d'un héros
.                     
   
  Marlow dans Lord Jim. Chapitre XVI


Les personnages de Conrad sont souvent doubles, l'un réel prêtant son âme et son enveloppe à l'autre, fictif : Conrad - Marlow,  Olmeijer - Almayer,  William Lingard - Tom Lingard et, nous l'avons vu, Austin Williams - Jim.
Cependant, peu à peu, Jim abandonne l'habit de Williams. Cet abandon apparaît dans la seconde partie du roman lorsque Jim se montre incapable de rester bien tranquille à Singapour jusqu'à la fin de ses jours comme l'a fait son modèle Austin Williams. Jim se lance dans une sorte de fuite en avant : lorque un regard, une parole le ramènent au drame du Patna, il part.
Fuite parfois discrète comme lorsqu'il quitte la Maison Egström et Blake - qui apprécie ses services - parce que des clients font allusion au Patna, sans même savoir qu'ils ont en face d'eux l'ancien second du navire : "Adieu, lance t-il, avec un signe de tête, comme un grand seigneur.
Vous n'êtes pas un mauvais type Egström, mais je vous jure que si vous connaissiez mes raisons, vous ne voudriez plus me garder chez vous".
Fuite parfois violente comme à Bangkok où, devenu employé de la Maison Yucker Frères et énervé par les propos blessants d'un lieutenant danois de la marine du Siam, il précipite ce dernier dans les eaux du Chao Phraya depuis la terrasse du restaurant Schomberg, tout proche de l'Hôtel Oriental. Le Danois sera repêché par une embarcation chinoise dans les eaux boueuses du Ménam.
Conrad - Marlow l'embarque alors sur son navire (Conrad a pris en 188. à Bangkok, le commandement du voilier Otago) et l'amène jusqu'en Indonésie pour l'installer dans la Maison De Jongh. Puis il décide de le confier à Stein : "Ce Stein était un négociant riche et respecté. Sa Maison (c'était la Maison Stein & Cie avec une espèce d'associé qui, selon l'expression de Stein "s'occupait des Moluques"), sa Maison...possédait, dans les coins les plus reculés, une foule de comptoirs...".

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Le delta du Berau          

Le vieux Stein détecte en Jim "un romantique" (ma traduction dit "un romanesque"). Il l'envoie relever son agent au Patusan, Cornélius. Cette contrée imaginaire, qui est également le Sambir d'Olmayer a, elle aussi, son modèle réel : il n'est pas difficile d'y voir le Berau (appelé également
Brow à l'époque), contrée perdue de Bornéo, qui fut un des fiefs du capitaine William Lingard et que

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Conrad fréquenta à plusieurs reprises alors qu'il était second sur le Vidar, un petit vapeur appartenant à Syed Moshim Al Joffree.

delta_du_berau

Le comptoir se situe au confluent de deux rivières venant de l'intérieur de Bornéo - où vivent toujours les Dayaks primitifs -  à Tanjung Redeb. La rivière nord, la Segai rejoint à cet endroit la rivière sud, la Kelai et les deux cours d'eau réunis prennent alors le nom de Berau jusqu'au delta aux bras mutiples et envasés.

Ici Jim allait oublier sa honte et entreprendre sa résurrection. Libérant les pêcheurs Bugis et leurs familles de la tutelle du Rajah Tuku Allang et de la menace du Chérif Ali, il les avait réunis, les avait aidés à construire leurs habitations et leur avait octroyé des lopins de terre. Puis il avait bâti avec eux un rempart de bois et de terre séchée à l'intérieur duquel ils pouvaient se réfugier. Jim avait retrouvé, avec la confiance que son "petit peuple" mettait en lui, son honneur perdu. Mais le village est attaqué par Brown et sa bande de pillards. Jim les chasse mais son jeune ami Dain Waris, fils du chef Bugis Doramin, est tué par Brown. Doramin voit là une trahison du "blanc" Jim et l'abat, "fauchant Jim en pleine jeunesse" (G. Young).

le_patusan_de_jim


Qui est donc ce "nouveau Jim", celui qui devient alors Tuan Jim, Lord Jim ? Qui en est le modèle puisque Conrad nous a habitués a en chercher un pour chacun de ses personnages ?
Il est certain que ce n'est plus Austin Williams qui coule des jours presque paisibles à Singapour.

Certains - tel Ian Watt - ont cru voir Jim endosser la personnalité de Jim Lingard, fils du célèbre William du même nom. Conrad a croisé ce Jim Lingard, marin aventurier, en 1884 alors que lui-même fréquentait le Berau à bord du Vidar.
Jim Lingard avait épousé une métisse locale, comme le Jim du roman devait épouser Bijou. Mais Lingard n'avait pas libéré les indigènes d'un quelconque rajah...


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Jim Lingard

D'autres ont reconnu en James Brooke, le "Rajah blanc", le modèle de Jim. Il faut dire que le personnage ne manque pas de pittoresque et a l'étoffe d'un héros de roman.

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James Brooke

                     
                     
James Brooke était arrivé à Bornéo en 1839 à l'age de 36 ans. A cette époque le peuple Dayak s'était soulevé contre son roi, le Sultan de Brunei. Brooke aida ce dernier à règler pacifiquement le conflit et fut nommé Rajah, c'est-à-dire Vice-Roi. Il étendit son pouvoir, légiférant, réformant l'administration et luttant contre les pirates et aventuriers de tout poil qui infestaient la région. A sa mort en 1866 son neveu Charles lui succéda : c'était le début de la dynastie des "Rajahs Blancs", celle des Brooke, qui devait durer jusqu'en 1941 à l'arrivée des Japonais.

Il faut citer également une autre thèse, celle que soutient Nina Galen dans "Stephen Crane as a source for Conrad's Jim".

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Stephen Crane

   

A l'époque où il peinait à terminer "Lord Jim" Conrad était en relation assez étroite avec Crane et il semble, à lire Nina Galen, que l'oeuvre - notamment "The Red Badge of Courage" - de ce jeune  journaliste américain, mort de la tuberculose à l'age de 28 ans, autant que sa personnalité aient influencé Conrad dans la rédaction de la seconde partie de son ouvrage.

Mais depuis qu'il était arrivé au Patusan Jim n'avait peut-être plus besoin de modèle. Il y avait accompli seul sa résurrection pour devenir son propre personnage, unique et sans modèle : Tuan Jim, Lord Jim.

Et toujours "Débarcadères": http://debarcaderes.over-blog.com
En ce moment Fernando Pessoa.

Posté par Pierre Escaillas à 09:36 - LORD JIM - Commentaires [4] - Permalien [#]
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