04 février 2008
L COMME LOTI.
"On devrait dire aux jeunes gens : vivait jadis un écrivain que l'on admirait tellement dans son pays qu'une escadre l'accompagnait quand il faisait le tour du monde". Sacha Guitry.
J'avais lu quelques ouvrages de Loti. Les plus connus : Le Roman d'un Spahi, Ramuntcho, Pêcheur d'Islande et, bien entendu, Aziyadé. Tout ceci m'avait laissé, disons, perplexe. L'écriture est limpide et admirable mais j'avais des difficultés à m'immerger dans le sujet. Il faut dire que depuis sa disparition il était entré, commes d'autres, dans un purgatoire. Il lui était dificile d'en sortir tellement il avait été accablé de maux : sensiblerie, exotisme à quatre sous, romantisme attardé. Je ne sais qui l'avait même qualifié de "travelo des Lettres". Et j'étais, comme d'autres, probablement et involontairement influencé par tout ceci.
Jusqu'à ce jour de 1997 ou Bruno Vercier, Alain Quella-Villéger et Guy Dugas eurent la bonne idée de publier aux Editions La Table Ronde une édition non expurgée du Journal tenu régulièrement par Pierre Loti entre 1878 et 1911. Cette édition n'est pas intégrale (je suppose qu'elle serait trop volumineuse) mais les choix sont judicieux et fidèles au texte original.
Ce fut pour moi une révélation : quel bonhomme ! quelle vie, je devrais dire quelles vies !
De lecteur tiède je devins "fan". Ce Journal est, pour moi, l'Oeuvre de Loti.
Quelques années plus tard j'avais été invité par des amis à passer quelques jours à La Rochelle. Les buts de promenade sont nombreux et variés dans cette région mais nous avions décidé de consacrer deux journées à Pierre Loti en visitant, outre sa maison-musée, quelques endroits qu'il avait fréquentés à Rochefort et aux alentours, entamant notre pélérinage par la petite commune d'Echillais pour y retrouver La Limoise, la maison de sa grande amie de jeunesse, Lucie Duplais et, à proximité, le puits à boeufs qu'il évoque dans le Roman d'un Enfant. De là nous nous étions rendus jusqu'à la petite église romane : " Dîné à la Limoise. Henri vient me reconduire à pied, par la belle nuit ... Devant la vieille église d'Echillais, dans ce petit coin de mon pays si rempli de mes rêves d'enfant, tout me ramène aux premières années, aux premiers rêves de ma vie ..."
Puis nous avions déjeuné sur les bords de la Charente, à proximité du pont transbordeur (que Loti n'aimait guère). Et là, l'esprit peut-être embrouillé par les huitres et le vin blanc, je me laissais aller à rêver qu'une vieille canonnière crachant un panache de fumée noire de chauffe au charbon descendait la rivière. Et, sur l'aileron de la passerelle, Loti nous faisait signe ...
Nous êtions incrédules, médusés ! Mon ami Christian, en bon scientifique, s'était lancé dans de savants calculs des probabilités dans le domaine de l'irrationnel et je me gardais bien de le déranger afin que son cerveau atteigne son plus haut rendement. Chez Dominique, son épouse, philosophe de formation, on voyait bien que matérialisme et phénomènisme se bousculaient. Quant à mon épouse, née en Bretagne, pays des fées et des korrigans, cela ne semblait pas l'impressionner outre mesure. Elle me dit simplement : "Mais je n'ai rien à me mettre pour prendre le thé dans une mosquée, moi ! ..."
Sans vouloir me vanter, j'eus alors l'idée lumineuse : "Tu pourrais peut-être mettre la robe que tu avais achetée lors de notre croisière sur le Nil ?". Suggérer sans imposer, telle est ma méthode. Ma suggestion fut adoptée et un épineux problème était donc règlé. Le plan-calcul de Christian qui, dégagé de ces considérations matérielles et vestimentaires avait pu cogiter tranquillement, aboutît rapidement. Résultat : la probabilité d'hallucination collective était de un sur deux... Là, on avançait sérieusement. Restait à prendre rendez-vous à la Maison de Pierre Loti pour le lendemain après-midi. Ce qui fut fait sur le champ.
Je passe les détails et en viens à cette visite :
Il nous était difficile de revenir à la réalité extérieure et Christian nous invita à dîner au Cercle Militaire qui se trouve dans l'enceinte de la caserne Martrou, l'ancien Dépôt Maritime dont notre nouvel ami avait été nommé commandant en 1905-1906. Cette caserne que "depuis tant d'années je souhaitais d'avoir commandée, avant de quitter la Marine", écrit-il.
Le lendemain matin, branle-bas de combat pour accueillir dignement Loti et l'invité mystère. Qui cela pouvait-il bien être ? Claude Farrère, autre Académicien et qui avait navigué sous les ordres de Loti ? Un de ses amis matelot ou bien Alphonse Daudet ? Ah, peut-être Sarah Bernhardt ou encore la duchesse de Richelieu... Non, il a dit "un" de mes amis.
Midi sonnait. Loti aussi, mais à la porte. Il était seul :

(C'est ce qu'il y a de bien dans le délire onirique : on peut inviter qui on veut)
Loti nous expliqua : Corto et lui s'étaient connus lors du siège Pékin en 1900-1901, pendant la guerre des Boxers. Loti, Capitaine de Frégate embarqué sur le Redoutable et le jeune Corto Maltesse qui venait d'arriver en Chine sur un voilier avaient sympathisé. Par la suite ils s'étaient retrouvés au gré de leurs escales ou de leurs voyages : à Trébizonde, à Istanboul et bien entendu à Venise que pour des raisons différentes et diverses ils chérissaient l'un comme l'autre.
Le moment fut parfait :
Loti avait apporté son narguilé et, à l'heure du café,nous convia à venir fumer sur le balcon. Et je me plais à croire que la vue de cet auguste aréopage n'est pas sans rapport avec la considération dont jouissent mes amis dans leur quartier.

Vous aurez remarqué que j'ai dessiné des mouettes à la Hugo Pratt.
Vous ne me croyez pas, je sais. Et pourtant ...
Et pourtant, quelques semaines après avoir offert ces images à mes amis ils retrouvaient, épinglée bien en évidence sur ces quelques pages, la carte de visite ci-dessous :
Alors, toujours incrédules ?
Une prochaine fois nous suivrons un épisode des amours bretonnes de Loti. Mais il faut d'abord que j'aille prendre quelques photos dans la région de Paimpol. En attendant vous pouvez rester "Dans le Sillage de Corto" ... http://sillagedecorto.blogspot.com/ et retrouver des extraits de textes de Loti sur "Débarcadères" ... http://debarcaderes.over-blog.com/ .




















