Jean Ceccarelli

              Application de la thermodynamique à la spiritualité, ou comment, avec la loi
              de Boyle, il a été prouvé que Dieu existe...
(Nouvelle)

-oOo-

          C'était en 196... , quand je courrais encore les mers du globe en qualité d'officier au long cours. A cette époque j'étais embarqué sur un stationnaire colonial qui desservait les petits ports, wharfs et rades foraines du bassin occidental de l'océan indien, depuis le Kenya jusqu'au Mozambique y incluant Madagascar et les archipels des Comores et des Mascareignes.
Au plan nautique j'y officiais comme premier lieutenant et chef de quart de 8 à 12, activité doublée par la direction du service et de l'équipe bigarrée affectée au "commissariat" du navire. A ce titre j'avais le soin de la bonne tenue du rôle d'équipage, la haute main sur l'hôtellerie, munitions de bouche et autres aménités y
afférentes ainsi que la gestion administrative et financière des soldes de la quarantaine d'individus de races et de teintes variées ( officiers européens, maistrance des Mascareignes, graisseurs Hovas, matelots malgaches des districts côtiers, cuisinier chinois de Tahiti, garçons de cabine comoriens et nettoyeurs somalis) qui en constituaient l'équipage...

Ce cargo possédait deux cabines passagers "de classe" ainsi qu'une vaste teugue avant pouvant héberger de nombreux "rationnaires". Aussi épisodiquement, en ma qualité de commissaire du bord, j'y accueillais des voyageurs divers :
          -   religieux d'obédiences et grades variables, missionnaires en tournée apostolique ou fonctionnaires subalternes qui prenaient passage quand nous devions toucher des points de la côte non desservis par le transport aérien local.
           -    bouviers accompagnateurs de troupeaux de bovins vivants, dont le commerce était       encore  florissant et vivace dans ces régions reculées dépourvues de chemin de fer et aux pistes incertaines pendant la saison des pluies ..
           -    une fois même, encadrés par quelques gardiens rigolards (mais cependant armés) plusieurs dizaines de "bagnards", pensionnaires d'un établissement inopinément endommagé par une tornade et qui étaient transférés vers un autre pénitencier de la côte ..

Appartenant à une série d'une dizaine d'unités identiques construites après la guerre par l'arsenal de Lorient, il s'agissait d'un cargo "mixte" au profil original. Propulsé par un moteur diesel Sulzer disposé à l'arrière, ses emménagements étaient organisés comme ceux des pétroliers de l'époque :
              -     à l'avant, un château avec passerelle, local radio, appartement et bureau-salon du commandant (avec son office), cabines et sanitaires des officiers du pont et des passagers.
               -      en poupe, une dunette abritant autour du tambour de la machine et de ses annexes, les cabines des officiers mécaniciens, celles des maîtres, les postes et réfectoires de l'équipage ainsi que la cuisine avec ses stockages spécialisés (cambuse, boulangerie, chambre froide et soutes à vivres).
Sa coque un peu ronde était précédée d'une étrave assez étrange, en forme de "tranche de melon". Face aux lames courtes et hargneuses de la méditerranée, cette particularité lui avait assuré un tangage relativement doux et une bonne tenue à la mer, qualités dont nous continuions à bénéficier dans les mers levées par la mousson de suroît.
Les officiers y disposaient d'un carré clair et bien aéré. Il était implanté dans un roof de la dunette dont la plage arrière, toujours abritée du soleil des tropiques par une tente, constituait une sorte de sympathique terrasse.
Un chef mécanicien avisé y avait fait boulonner sur le pont, à l'abri du vent, une petite forge de bord. En rade et à l'ancre, cet outillage utilisé très commodément en barbecue, permettait d'y faire griller les brochettes de filets de zébus, darnes de poissons ou queues de langoustes qui venaient compléter la stricte gastronomie "administrative" du règlement des bords ou les fantaisies épicées des "romazaf" et autres "bred mafane" concoctés par notre Vatel des îles.      
Ce navire (et ses sister-ships) avaient vécu de beaux jours en tant que "moutonniers" affectés à la desserte des ports d'Algérie. Puis, après l'indépendance de ce territoire, cette flotte s'était dispersée et ce petit cargo avait été employé dans le Pacifique. De là, notre compagnie l'avait transféré en océan Indien, où navire stationnaire, il s'apprêtait à y achever paisiblement une carrière bien remplie au service de l'ancien empire colonial français....Plus tard j'ai appris que le sort en avait décidé autrement. Une nuit de tempête quelques années après, battant pavillon des Philippines, il était allé se perdre sur des récifs de la mer de Banda...

Un soir, au mouillage dans une baie abritée de la côte africaine en attente d'un problématique chargement de balles de sisal, après un excellent dîner nous devisions paisiblement installés dehors sur les fauteuils de rotin qui constituaient notre "mobilier de jardin". Il s'agissait de vestiges dépareillés provenant des terrasses des bars d'anciens paquebots de la ligne...
La bonne chère aidant, avec des odeurs d'humus émanant des forêts proches et la fumée des cigares qui s'effilochaient dans la brise tiède, tous les esprits s'affichaient à la détente, au rêve, voire à la méditation.
Brusquement, afin de relancer une conversation qui s'enlisait dans l'anlyse des avantages pour la marine de commerce des diesels lents à huile lourde en comparaison des qualités offertes par les moteurs suralimentés, c'est le second-mécanicien, dynamique scientifique émoulu du cours d'officier mécanicien de première classe qui a lancé innocemment le débat : "L'Enfer est-il exothermique, et évacue t-il de la chaleur ? ou bien au contraire endothermique et absorbe t-il de la chaleur ?".
Le propos, asséné de manière un peu incongrue, a éveillé l'attention des participants en état de comprendre et abasourdi tous les autres. Rappelant immédiatement la loi de Boyle*, le chef mécanicien a immédiatement manifesté sa supériorité hiérarchique : "Si un gaz se dilate il se refroidit et inversement s'il se contracte il se réchauffe, et tout dépend de la variation de la pression de l'atmosphère du lieu...". Il s'agissait là d'une réponse simple, mais qui méritait cependant des analyses complémentaires. 
*loi sur la compressibilité des gaz, énoncée en 1662 par Robert Boyle, chimiste irlandais :"à température constante, le volume d'une masse gazeuse est inversement proportionnel à la pression qu'il reçoit". 

Il se trouve que quelques mois auparavant, au terme de mon service militaire effectué comme officier de quart embarqué sur un sous marin diesel, j'avais été admis à suivre les cours de l'Ecole de navigation sous marine à Toulon. Pour l'obtention du brevet de spécialité et la flatteuse satisfaction d'arborer sur mes uniformes l'insigne de sous marinier, il m'avait fallu sérieusement renouer avec la fréquentation de différents cours techniques d'électricité, de mécanique ou d'hydraulique ainsi que de divers traités d'hydrostatique et de physique, en particulier celle des gaz. Aussi, tout de go, j'échafaudais la subtile démonstration suivante :

1/ Premièrement, nous avons besoin de connaître comment varie la masse de l'Enfer avec le temps.Nous devons donc apprécier à quel taux les âmes entrent et sortent de l'Enfer. Je pense aussi que nous pouvons assumer sans risque le fait qu'une fois entrée en Enfer, l'âme n'en ressortira plus. Ainsi pas de risques d'attritions du nombre d'âmes admises.
Pour la détermination du nombre d'entrées des âmes en Enfer, nous pouvons prendre en compte les enseignements des différentes religions qui existent de nos jours par le monde. La plupart d'entre elles affirment que ceux qui ne font pas partie du nombre de leurs adeptes sont condamnés à finir en Enfer. Comme il existe beaucoup de religions exprimant cette règle et que normalement les gens n'en pratiquent jamais plus d'une à la fois, nous pouvons statistiquement projeter que toutes les âmes vont en enfer...

2/ Maintenant examinons la vitesse de l'évolution du volume et de la pression statique du lieu, parce qu'appliquée à l'Enfer, la loi de Boyle spécifie que "pour que la pression et la température demeurent identiques, le volume de l'Enfer doit se dilater en proportion stricte du nombre d'entrée des âmes".

Cela, par conséquence, sous tend deux possibilités distinctes bien distinctes :

A/ si le volume de l'Enfer se dilate indéfiniment en proportion moindre que celle de l'accroissement du nombre d'entrées des âmes dans ledit Enfer, alors inéluctablement la température et la pression y augmenteront indéfiniment jusqu'à ce que celui ci éclate.

B/ dans l'éventualité contraire, si le volume de l'enfer se dilate indéfiniment en proportion supérieure à celle de l'acroissement du nombre des âmes qui y sont admises, alors sa température diminuera jusqu'à ce qu'il gèle.

Laquelle de ces deux solutions choisir ? Je partirai du postulat que Victoria S., séduisante quadragénaire anglaise, connue à bord du paquebot qui nous amenait de France :
          -    elle, regagnant sa belle plantation sise à proximité de Mombasa au Kenya, à l'issu du long congé traditionnel que les britanniques d'outremer s'offraient périodiquement à Londres,
           -     moi pour rejoindre mon affectation sur le stationnaire colonial,
n'avait pas manqué de m'asséner durant toute la traversée depuis Suez jusqu'à Mombasa. Après qu'ensemble nous eussions visité le Caire puis admiré sous la nuit étoilée, depuis les jardins de l'hôtel Mena House, le spectacle Son et Lumière des Pyramides, selon elle "Il fera froid en Enfer avant que je ne couche avec vous".
Prenant en compte le fait que j'ai couché finalement avec elle à ma première escale à Mombasa, alors la seconde hypothèse doit s'avérer exacte. Ainsi, je suis sûr que l'Enfer est exothermique et qu'il a déjà complètement gelé...

Le premier corollaire de cette intéressante théorie répute alors, que comme l'Enfer a déjà gelé, il s'ensuit sa complète inaptitude à n'accepter plus aucune âme nouvelle et du coup que sa fonction fondamentale n'existe plus...Laissant ainsi la place au seul Paradis, il prouve par le fait l'existence d'un Être divin dont il apparaît qu'il soit assez bienveillant.
C'est aussi peut être la raison pour laquelle, à l'occasion de nos nuits de folie lors de mes escales à Mombasa, Victoria n'arrêtait pas de crier "Oh, my God". ...

Une dialectique tellement implacable devait laisser tous mes interlocuteurs ébahis pendant un certain temps. J'en profitais pour m'éclipser discrètement, et en tant qu'officier de garde d'un bâtiment mouillé sur rade, effectuer ma première ronde de service :
          - monter à la passerelle vérifier que le veilleur ne s'était pas endormi à son poste, m'assurer que le navire tenait toujours bien son mouillage, prendre connaissance et parapher la feuille d'instructions du commandant pour la nuit, apprécier l'évolution météorologique et remplir le carnet de navigation.
          - me rendre sur le gaillard, constater que la chaîne d'ancre était normale, avec le frein de guindeau bien serré et la bosse d'arrêt toujours à son poste.
          - parcourir le pont et surveiller que les palans de manoeuvre de mâts de charge s'avéraient bien raidis et que les feux de mouillage étaient clairs...

Puis avec la satisfaction du prosélyte ayant bien accompli son ministère, je regagnais paisiblement ma cabine et m'y déshabillais. Là, étendu sur ma couchette, j'entamais distraitement la lecture du Livre Quatrième des "Pensées" de Marc Aurèle : "Ne fais jamais rien légèrement et sans y employer toutes les règles de l'art... . " avant que d'être gagné par un assoupissement progressif.

A quatre heures le matelot de veille m'informait qu'il venait d'être relevé et j'effectuais une nouvelle ronde avec son remplaçant.
Tout était délicieusement calme, à l'est l'horizon s'éclaircissait imperceptiblement tandis que le léger friselis de l'eau annonçait le premier Zéphyr d'une modeste brise de mer...

Une nouvelle et belle journée s'annonçait et j'étais tout heureux de l'aborder en parfaite sérénité d'âme, ayant pu apporter un modeste apaisement aux doutes métaphysiques qui n'avaient pas dû manquer de ronger jusqu'à présent mes commensaux du carré...

JGC, Paris le 9 mars 2006.

A suivre...


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