Le temps était proche où je devais le voir aimé, suivi,
admiré, avec une légende de force et de vaillance autour de
son nom, comme s'il eût eu l'étoffe d'un héros
.                     
   
  Marlow dans Lord Jim. Chapitre XVI


Les personnages de Conrad sont souvent doubles, l'un réel prêtant son âme et son enveloppe à l'autre, fictif : Conrad - Marlow,  Olmeijer - Almayer,  William Lingard - Tom Lingard et, nous l'avons vu, Austin Williams - Jim.
Cependant, peu à peu, Jim abandonne l'habit de Williams. Cet abandon apparaît dans la seconde partie du roman lorsque Jim se montre incapable de rester bien tranquille à Singapour jusqu'à la fin de ses jours comme l'a fait son modèle Austin Williams. Jim se lance dans une sorte de fuite en avant : lorque un regard, une parole le ramènent au drame du Patna, il part.
Fuite parfois discrète comme lorsqu'il quitte la Maison Egström et Blake - qui apprécie ses services - parce que des clients font allusion au Patna, sans même savoir qu'ils ont en face d'eux l'ancien second du navire : "Adieu, lance t-il, avec un signe de tête, comme un grand seigneur.
Vous n'êtes pas un mauvais type Egström, mais je vous jure que si vous connaissiez mes raisons, vous ne voudriez plus me garder chez vous".
Fuite parfois violente comme à Bangkok où, devenu employé de la Maison Yucker Frères et énervé par les propos blessants d'un lieutenant danois de la marine du Siam, il précipite ce dernier dans les eaux du Chao Phraya depuis la terrasse du restaurant Schomberg, tout proche de l'Hôtel Oriental. Le Danois sera repêché par une embarcation chinoise dans les eaux boueuses du Ménam.
Conrad - Marlow l'embarque alors sur son navire (Conrad a pris en 188. à Bangkok, le commandement du voilier Otago) et l'amène jusqu'en Indonésie pour l'installer dans la Maison De Jongh. Puis il décide de le confier à Stein : "Ce Stein était un négociant riche et respecté. Sa Maison (c'était la Maison Stein & Cie avec une espèce d'associé qui, selon l'expression de Stein "s'occupait des Moluques"), sa Maison...possédait, dans les coins les plus reculés, une foule de comptoirs...".

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Le delta du Berau          

Le vieux Stein détecte en Jim "un romantique" (ma traduction dit "un romanesque"). Il l'envoie relever son agent au Patusan, Cornélius. Cette contrée imaginaire, qui est également le Sambir d'Olmayer a, elle aussi, son modèle réel : il n'est pas difficile d'y voir le Berau (appelé également
Brow à l'époque), contrée perdue de Bornéo, qui fut un des fiefs du capitaine William Lingard et que

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Conrad fréquenta à plusieurs reprises alors qu'il était second sur le Vidar, un petit vapeur appartenant à Syed Moshim Al Joffree.

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Le comptoir se situe au confluent de deux rivières venant de l'intérieur de Bornéo - où vivent toujours les Dayaks primitifs -  à Tanjung Redeb. La rivière nord, la Segai rejoint à cet endroit la rivière sud, la Kelai et les deux cours d'eau réunis prennent alors le nom de Berau jusqu'au delta aux bras mutiples et envasés.

Ici Jim allait oublier sa honte et entreprendre sa résurrection. Libérant les pêcheurs Bugis et leurs familles de la tutelle du Rajah Tuku Allang et de la menace du Chérif Ali, il les avait réunis, les avait aidés à construire leurs habitations et leur avait octroyé des lopins de terre. Puis il avait bâti avec eux un rempart de bois et de terre séchée à l'intérieur duquel ils pouvaient se réfugier. Jim avait retrouvé, avec la confiance que son "petit peuple" mettait en lui, son honneur perdu. Mais le village est attaqué par Brown et sa bande de pillards. Jim les chasse mais son jeune ami Dain Waris, fils du chef Bugis Doramin, est tué par Brown. Doramin voit là une trahison du "blanc" Jim et l'abat, "fauchant Jim en pleine jeunesse" (G. Young).

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Qui est donc ce "nouveau Jim", celui qui devient alors Tuan Jim, Lord Jim ? Qui en est le modèle puisque Conrad nous a habitués a en chercher un pour chacun de ses personnages ?
Il est certain que ce n'est plus Austin Williams qui coule des jours presque paisibles à Singapour.

Certains - tel Ian Watt - ont cru voir Jim endosser la personnalité de Jim Lingard, fils du célèbre William du même nom. Conrad a croisé ce Jim Lingard, marin aventurier, en 1884 alors que lui-même fréquentait le Berau à bord du Vidar.
Jim Lingard avait épousé une métisse locale, comme le Jim du roman devait épouser Bijou. Mais Lingard n'avait pas libéré les indigènes d'un quelconque rajah...


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Jim Lingard

D'autres ont reconnu en James Brooke, le "Rajah blanc", le modèle de Jim. Il faut dire que le personnage ne manque pas de pittoresque et a l'étoffe d'un héros de roman.

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James Brooke

                     
                     
James Brooke était arrivé à Bornéo en 1839 à l'age de 36 ans. A cette époque le peuple Dayak s'était soulevé contre son roi, le Sultan de Brunei. Brooke aida ce dernier à règler pacifiquement le conflit et fut nommé Rajah, c'est-à-dire Vice-Roi. Il étendit son pouvoir, légiférant, réformant l'administration et luttant contre les pirates et aventuriers de tout poil qui infestaient la région. A sa mort en 1866 son neveu Charles lui succéda : c'était le début de la dynastie des "Rajahs Blancs", celle des Brooke, qui devait durer jusqu'en 1941 à l'arrivée des Japonais.

Il faut citer également une autre thèse, celle que soutient Nina Galen dans "Stephen Crane as a source for Conrad's Jim".

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Stephen Crane

   

A l'époque où il peinait à terminer "Lord Jim" Conrad était en relation assez étroite avec Crane et il semble, à lire Nina Galen, que l'oeuvre - notamment "The Red Badge of Courage" - de ce jeune  journaliste américain, mort de la tuberculose à l'age de 28 ans, autant que sa personnalité aient influencé Conrad dans la rédaction de la seconde partie de son ouvrage.

Mais depuis qu'il était arrivé au Patusan Jim n'avait peut-être plus besoin de modèle. Il y avait accompli seul sa résurrection pour devenir son propre personnage, unique et sans modèle : Tuan Jim, Lord Jim.

Et toujours "Débarcadères": http://debarcaderes.over-blog.com
En ce moment Fernando Pessoa.