M. Jean Ceccarelli me fait parvenir cette nouvelle maritimo-politico-bananière. Elle tombe à pic... J'y ai ajouté quelques illustrations de Marylou Descure.

Pierre Escaillas.
                                                                                                

PROGRAMME_ELECTORAL

Nouvelle, par JEAN CECCARELLI.

C'était en 196..., quand je courrais encore les mers du globe en qualité d'officier au long cours. A cette époque j'étais embarqué sur un modeste navire frigorifique. Affrété à long terme par une firme étasunienne, rouillant doucement sur les routes du golfe du Mexique, il desservait les petits ports et wharfs de la côte d'Amérique centrale pour y charger les régimes de bananes encore vertes que les opérateurs spécialisés de Chicago ou de Cincinnati feraient mûrir l'hiver, apportant aux gosses des pays de neige un petit rayon du soleil des tropiques.
Au plan nautique j'y officiais comme first mate et chef du quart de la bordée de 8 à 12, activité doublée par la tenue de nombre de papiers ayant trait à l'administration du bord. Ce prosaïque office, assez rébarbatif et routinier, permettait cependant à son titulaire de descendre à terre à toutes les escales pour y accomplir les innombrables formalités exigées par les maniaques inquisitions des administrations locales de ces rades lointaines.

S'agissant des fonctionnaires subalternes de ces petites républiques bananières, individus généralement paresseux et bornés, mais imbus de la morgue administrative hispanique, il était utile de déployer un certain doigté dans le contact et une propension à les régaler de modestes aménités : un stylo à bille ou un petit billet pour subventionner les études du fils, un cigare américain ou un coup de bière fraîche offert dans une Cantina proche de leur bureau poussièreux.

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M. Descure
                                                          

Ainsi pendant les heures de service, la fréquentation des bistrots tropicaux avec leurs créatures pittoresques ( barmen obséquieux, consommateurs volubiles, musiciens hors d'âge et désenchantés ou mulâtresses aux formes sculpturales et aux yeux de braise) constituait une sorte d'obligation professionnelle. C'est dire que j'aimais bien me déplacer dans les ruelles des quartiers environnant les quais des petits ports à bananes où le cargo procédait à leur chargement....

A Puerto Cabezas, descendu à terre durant un après midi orageux de la saison des pluies, je devais me rendre d'urgence au bureau du port afin d'y régulariser une question de formulaire mal rempli par

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M. Descure

l'employé chargé des statistiques d'exportation... En chemin, chassé par les trombes d'eau déversées périodiquement par les grosses nuées grises et zébrées d'éclairs qui obscurcissaient le ciel, j'avais dû finalement me réfugier sous une arcade aménagée pour la protection des piétons, comme en comptent toutes ces petites villes édifiées à la mode de l'urbanisme colonial espagnol. Là une vieille affiche pendouillait sur une cloison lépreuse et mon oisiveté forcée m'incita à la parcourir.
Il s'agissait du manifeste émanant du Partido Revolucionario Nacional du lieu, organisation aux objectifs sociaux incertains mais permanents puisqu'il se trouvait toujours aux marches du pouvoir malgré des décennies de promotion électorale. Dans une langue simple, rude mais familière aux petites gens, il assénait de véhémentes assertions concernant les mirifiques espérances d'amélioration

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M. Descure

définitive de la vie des milliers de pauvres bougres qui s'échinaient dans les plantations, sur les quais du port ou qui crevaient de fièvre dans les bidonvilles malodorants de la mangrove proche :

Dans notre parti parti politique, nous accomplissons ce que nous promettons.
Seuls les imbéciles peuvent croire que
nous ne lutterons pas contre la corruption.
Parce que, il y a quelque chose de certain pour nous :
L'honnêteté et la transparence sont fondamentales pour atteindre nos idéaux.
Nous démontrons que c'est une grande stupidité de croire que
les mafias continueront à faire partie du gouvernement comme par le passé.
Nous assurons, sans l'ombre d'un doute, que
la justice sociale sera le but principal de notre mandat.
Malgré cela, il y a encore des gens stupides qui s'imaginent que
l'on puisse continuer à gouverner
avec les ruses de la vieille politique.
Quand nous assumerons le pouvoir, nous ferons tout pour que
soit mis fin aux situations privilégiées et au trafic d'influences
nous ne permettrons d'aucune façon que
vos enfants meurent de faim
nous accomplirons nos desseins même si
les réserves économiques se vident complètement
nous exercerons le pouvoir jusqu'à ce que
vous aurez compris qu'à partir de maintenant
nous sommes le P.R.N, la "nouvelle politique"

Une accalmie du déluge céleste me permit de me rendre sans autres encombres jusqu'au bureau du port et d'y régler rapidement le petit problème d'écriture pour lequel j'avais été convoqué. Le somnolent préposé n'ayant émis aucune objection ni prétention de prolonger l'entretien ailleurs et comme les conditions météorologiques se détérioraient encore davantage, je me hâtais de regagner le bord. Durant mon trajet de retour vers le wharf, une trombe d'eau analogue à la précédente me surprit presque au même endroit et je me refugiai de nouveau sous les arcades. Cette fois le vent avait fini d'arracher l'affiche électorale et elle gisait, à l'envers, collée par la boue sur l'édifice de planches branlantes et moisies qui tenait lieu de trottoir.

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M. Descure

Là au sec et dans l'attente d'une future accalmie, mais momentanément oisif comme précédemment, mon esprit s'y engourdissait sous la double influence de la chaleur humide et du crépitement monotone des gouttes de pluie sur les toits de tôle des cahutes.
Décidé à réveiller une reflexion un peu endormie, je m'amusai donc à re-déchiffrer le texte à titre de récréation mentale...
Mais cette fois il était présenté à l'envers et il fallait examiner une à une les lettres, en lisant de droite à gauche... Soutenu dans cet exercice par la complicité des écluses célestes qui, sans défaillir, déversaient d'invraisemblables quantités liquides, cela dura de très longues minutes. Mais jugez en vous même :

nous sommes le P.R.N, la "nouvelle politique".
vous aurez compris qu'à partir de maintenant
nous exercerons le pouvoir jusqu'à ce que
les réserves économiques se vident complètement
nous accomplirons nos desseins même si
vos enfants meurent de faim
nous ne permettrons d'aucune façon que
soit mis fin aux situations privilégiées et au trafic d'influences
Quand nous assumerons le pouvoir, nous ferons tout pour que
avec les ruses de la vieille politique
l'on puisse continuer à gouverner.
Malgré cela, il y a encore des gens stupides qui s'imaginent que
la justice sociale sera le but principal de notre mandat.
Nous assurons, sans l'ombre d'un doute, que
les mafias continueront à faire partie de notre gouvernement comme par le passé.
Nous démontrerons que c'est une grande stupidité de croire que
l'honnêteté et la transparence sont fondamentales pour atteindre nos idéaux.
Parce que, il y a quelque chose de certain pour nous :
nous ne lutterons pas contre la corruption.
Seuls les imbéciles peuvent croire que
Dans notre parti politique, nous accomplissons ce que nous promettons.

Rincé par la pluie, mais tout pensif car l'esprit aiguisé par cette inédite découverte, je regagnais promptement la quiétude de mon cargo. Tout de suite j'y fus repris par les nombreuses activités de routine occasionnée par le travail à bord d'un bâtiment de commerce en escale et, après l'appareillage, par celles de la navigation en mer....
Cependant, de cette curieuse expérience vécue dans un port oublié au fin fond du Nicaragua, j'ai acquis et conservé toute ma vie une unique, intime et vigoureuse conviction. Celle que, jamais, je ne me fierai aux promesses électorales des hommes ou des partis politiques...

Epilogue 1
Les promesses n'engageant que ceux à qui elles s'adressent, dorénavant j'entendais ainsi préserver mon libre arbitre et bien dissocier la teneur de mes rêves philosophiques ou convictions sociales des contingences concrètes et plus triviales de l'économie politique...

Epilogue 2
Quelques décennies plus tard j'ai visualisé une médiocre émission "d'information politique" diffusée en prime-time par notre télévision nationale, à l'occasion des sempiternelles spéculations pré-électorales qui polluent régulièrement la clairvoyace de nos concitoyens.... Immédiatement les banalités désolantes et les assertions fumeuses proférées par de calamiteux "invités" m'ont remis en mémoire ma vieille affiche mouillée de Puerto Cabezas....
Je me suis donc résolu à interpeller la "journaliste, directrice de l'information de chaîne" qui avait conçu, produit et dirigé cette pitoyable mascarade et à lui adresser ce modeste billet "électronique".

"A madame X ... de la télévision française,

Je viens d'assister à votre dernière émission, consacrée à la future "Election présidentielle française". On ne être qu'atterré par le triste spectacle donné par vos invités.
Pensez vous qu'une telle émission soit de nature à réconcilier les citoyens et la classe politique de notre pays ?
Je vous avoue qu'au moins Canal+ avec ses "Guignols" apporte parfois un peu de gaieté même si le fonds est discutable ! On peut se demander si vous n'êtes pas en service commandé avec comme mission l'anesthésie de l'opinion publique.
Il serait plus utile d'inviter à débattre des universitaires de diverses disciplines pour faire comprendre les causes profondes des difficultés actuelles de la société française que les chevaux de retour de notre microcosme politique.
Comme au cirque, ils viennent faire un petit tour de piste pour distraire le gogo. M. X... ou Mme Y ... ,combien de campagnes présidentielles au compteur ? Certes une valeur sûre quant au casting de la dérision... Enfin, confier à votre principal collaborateur M. Z ... le rôle de M. Loyal, s'avérait à la fois grotesque pour lui et péjoratif pour les citoyens-téléspectateurs.

Je vous prie de croire à ma profonde consternation.

Signé : un vieux routier des tropiques, à qui il est désormais difficile "de le la lui faire".

JGC, Paris le 20 mai 2006.

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M. Descure

 

R.d.V. sur :  http://debarcaderes.over-blog.com/